Vivre seul, tendance lourde du siècle nouveau

Les temps ont bien changé… À une époque pas si lointaine au Québec, voilà peut-être quatre ou cinq décennies, la vie hors du mariage était chose rare et ceux qui avaient fait ce choix étaient parfois l’objet de tous les bavardages, quand ils n’étaient tout simplement pas pointés du doigt. Puis, avec le déclin marqué de la pratique religieuse, le concubinage est peu à peu entré dans les mœurs. Et voilà que les données du recensement canadien tenu en 2016 laissent voir que les Canadiennes et les Canadiens n’ont pas fini d’évoluer à l’égard de leur situation maritale!

Un changement majeur

Serions-nous en présence de l’un de ces points d’inflexion préalable à l’émergence d’une mégatendance propre à l’Occident[1]? Toujours est-il que Statistique Canada annonçait en août dernier dans un communiqué que le foyer « traditionnel », si tant est qu’une telle chose existe, n’est désormais plus celui que l’on imagine. Comme le souligne StatCan, la cellule familiale traditionnelle, à savoir le père, la mère et les enfants, a cédé le pas à une autre réalité, celle des ménages d’une seule personne, un fait présenté dans l’infographie ci-contre. Ces ménages d’une seule personne sont aujourd’hui tout près de quatre millions et constituent 28,2 % de l’ensemble des ménages au Canada. Les couples avec enfants forment 26,5 % du même ensemble, suivi de près par les couples sans enfants (25,8 %). Toujours selon StatCan, la proportion de ménages d’une seule personne a atteint un sommet jamais égalé dans la courte histoire (150 ans) du pays. Aux fins de comparaison, Statistique Canada nous apprend qu’au recensement de 1951, le pourcentage de ménages d’une seule personne était de… 7,4 %!

Mais on se consolera (ou pas?) de savoir que le Canada n’est pas dans le peloton de tête quant aux ménages d’une seule personne : la France (33,8 %), le Japon (34,5 %), la Suède (36,2 %) la Norvège (40,0 %) et l’Allemagne (41,4 %) devancent aujourd’hui la Confédération canadienne à ce chapitre.

Les racines de la solitude

À quoi peut-on attribuer ce changement? Plusieurs facteurs ont contribué à ce retournement. Évidemment, on pointera du doigt les taux de séparation et de divorce qui sont de nos jours plus élevés, de même que l’indépendance financière atteinte par un plus grand nombre de personnes, et notamment de femmes. Eric Klinenberg, dans une très intéressante analyse[2] sur le sujet publiée dans le journal torontois The Globe and Mail, avance une hypothèse : la présence de l’État-providence et la relative bonne performance de l’économie de marché au cours des dernières décennies ont remis en question la famille, dont l’un des rôles historiques consistait à mettre en commun des ressources (nourriture, logement, argent) afin de survivre. Par ailleurs, poursuit Klinenberg, la solitude n’est plus ce qu’elle était, les technologies de l’information ayant la capacité de rapprocher virtuellement les uns et les autres.

Seuls, et bien ainsi!

Quoi qu’il en soit, les entreprises stratégiquement alertes et agiles auront pris bonne note de cette nouvelle donne démographique. De fait, ce n’est pas un hasard si l’on voit apparaître sur le marché une foule de produits et de services destinés à ces âmes solitaires qui sont loin d’être en peine! Prenez l’industrie du tourisme. Déjà, en 2015, la coentreprise de crédit Visa, dans son rapport Visa Global Travel Intentions Study, affirmait que 24 % des voyageurs qui s’étaient envolés sous d’autres cieux pour des raisons ludiques (détente, loisirs, aventure) l’avaient fait seuls, une hausse de 9 % par rapport à 2013. Et plus récemment, le site Internet de l’éditeur de guides de voyage Lonely Planet faisait état d’un sondage affirmant que plus de la moitié (51 %) des répondants envisageaient de prendre leurs prochaines vacances seuls.

Le tourisme n’est pas le seul domaine touché, la restauration fait également connaissance avec le phénomène. Comme le signale la chaîne de supermarchés britanniques Waitrose dans une étude menée à ce sujet, les perceptions ont aussi bien changé dans la salle à manger depuis quelques années! Avec une pointe d’humour à l’anglaise, Waitrose signale que jadis, manger seul au restaurant faisait en sorte qu’« […] au mieux, cela nous faisait sentir bizarre. Au pire, cela attirait la pitié des autres dîneurs. » Sachez donc que 78 % des quelque 2 000 personnes interrogées par l’épicier anglais affirment qu’il est aujourd’hui plus acceptable, socialement parlant, de dîner seul qu’il y a cinq ans.

On peut, d’une perspective sociologique et psychologique, s’attrister de voir cette montée en force du célibat, voulu ou non, au sein des nouvelles générations. Mais la stratégie d’entreprise, elle, n’a que faire de nos états d’âme, et les produits et les services destinés aux personnes seules seront de plus en plus nombreux. C’est une prédiction, basée sur les faits!

[1] Pour mieux saisir les concepts de point d’inflexion et de mégatendance, relire le troisième article de notre série « Sun Tzu a dit… »
[2] Eric Klinenberg. « Solo living is the new norm. Let’s learn to deal with it ». The Globe and Mail, 3 août 2017

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