Presser le citron

C’est bien connu, les lois du capitalisme sont implacables, et l’actualité nous en a fourni au cours des derniers jours un exemple patent. Un récent article[1] du Wall Street Journal révélait en effet que deux des plus grosses entreprises américaines, Walmart et Kroger, font actuellement peser une pression supplémentaire sur leurs fournisseurs, qui se comptent par centaines, afin que ces derniers respectent à la journée près, parfois même à l’heure près, les délais de livraison qui leur sont exigés. L’article en question signale en effet que depuis août dernier, les deux géants ont serré la vis à l’égard de leurs fournisseurs en imposant des amendes parfois salées à leurs partenaires contrevenants. Ainsi, Kroger, la plus grande chaîne de supermarchés aux États-Unis, soulage maintenant ses fournisseurs de 500 dollars pour chaque commande ayant plus de deux jours de retard. Pour ne pas être en reste, Walmart, pour sa part, exige une compensation équivalente à 3 % de la valeur de la commande lorsque cette dernière n’est pas livrée exactement à l’heure prévue.

L’argument

En soi, la chose n’est pas nouvelle, si ce n’est que les deux entreprises ont véritablement décidé de tourner la manivelle d’un cran supplémentaire à l’égard de leurs fournisseurs et d’appliquer à la lettre lesdites sanctions. Pourquoi maintenant? Il faut, pour trouver la réponse à cette interrogation, regarder la nature même du secteur de l’alimentation en gros et du commerce de détail, deux domaines d’affaires où les marges de profit sont ténues, souvent entre 1 % et 4 %, et où la concurrence est sans pitié. Cette situation s’amplifie encore davantage avec la présence d’Amazon qui, avec l’achat récent de la chaîne d’alimentation Whole Foods Market, déborde maintenant du commerce en ligne et prend pied dans l’alimentation[2]. Par ailleurs, le Food Marketing Institute, un lobby, estime que des ventes annuelles de 75 milliards USD, soit 10 % des ventes annuelles dans l’alimentation chez l’Oncle Sam, sont ainsi perdues en raison des retards. Autant de revenus et de profits qui s’échappent dans le cosmos…

La mécanique

Devant un tel gaspillage, vous me direz que c’est bien fait pour ces fournisseurs, et qu’ils n’ont qu’à respecter leurs engagements! Et en théorie, je ne puis que vous donner raison. Toutefois, il faut garder à l’esprit que ces entreprises, telles Walmart, Kroger, Carrefour, Costco et toutes celles du même acabit, déploient une stratégie générique dite de coût, dont l’essence consiste « […] à proposer une offre dont la valeur est comparable à celle des offres concurrentes, mais à un prix inférieur. »[3] Cette stratégie s’appuie sur deux piliers, à savoir des coûts d’approvisionnement les plus bas possible et les économies d’échelle. Ainsi, en négociant serré l’approvisionnement des produits qui se retrouveront sur leurs tablettes et en obtenant des rabais découlant des immenses volumes de marchandises achetées, ces grands marchands sont par la suite en mesure de refiler une partie des économies réalisées à leurs clients. Aussi simple que cela, en théorie, mais extrêmement compliqué, d’un point de vue logistique!

Le hic, c’est que les « pauvres » fournisseurs sont souvent pris au piège, car une bonne partie de leur chiffre d’affaires est généré par la relation établie avec ces géants. S’ils contreviennent aux ententes prises quant aux délais de livraison ou aux réductions de prix liées aux volumes achetés, ils sont sanctionnés, comme on a pu le lire précédemment, ou l’entente est rompue, avec un impact immédiat sur le chiffre d’affaires. Comme le mentionne l’article du Wall Street Journal cité auparavant, le plus important fournisseur de Walmart, Procter & Gamble, a investi au cours des dernières années des milliards de dollars afin de moderniser sa chaîne logistique, question de répondre aux exigences de son plus gros client. Avec un revenu annuel de quelque 83 milliards USD, une telle mise à jour est une bagatelle pour P&G. On ne peut pas en dire autant des milliers de PME qui approvisionnent Walmart, Kroger et tous les autres…

Avec tout ça, on en vient en effet à se demander, tout comme Karl Marx l’écrivit dans Le Capital, si le capitalisme ne porte pas en lui les germes de sa propre destruction!

[1] Annie Gasparro, Heather Haddon et Sarah Nassauer. « Produce or Else: Wal-Mart and Kroger Get Tough With Food Suppliers on Delays ». The Wall Street Journal, 27 novembre 2017.
[2] Relire à ce propos notre article « La marche des géants », publié le 27 août dernier.
[3] Johnson, G., Whittington, R., Scholes, K., Angwin, D., Regner, P., & Fréry, F. (2017). Stratégique (11e édition), p. 266.

 

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