L’illusion d’un monde sans cash

Parmi les signaux faibles[1] que l’on peut percevoir dans l’environnement à l’heure actuelle, il en est un qui ne manque pas de susciter à la fois beaucoup d’espoirs et, on doit le dire, une bonne dose de scepticisme, selon la perspective dans laquelle on se place. Il est ici question du remplacement progressif de l’argent comptant par la monnaie virtuelle, une avenue qui semble, au regard des avancées technologiques actuelles, inévitable, mais qui connaît encore des écueils importants.

Elles sont nombreuses et de taille, les entreprises qui, ouvertement ou plus subtilement, militent en faveur de la disparition pure et simple des billets de banque et des pièces de monnaies. Ce sont, par exemple, les puissantes multinationales telles Visa, MasterCard et American Express, qui poussent très fort afin que les consommateurs arrivent enfin (!) à l’ère de la monnaie virtuelle. Une petite promenade sur le site Internet de l’une de ces entreprises suffira d’ailleurs à vous convaincre de la chose, tellement le thème est présenté avec insistance! Pourquoi un tel empressement? Tout simplement parce que, pour ces organisations, cet avenir numérique passe obligatoirement par elles, puisqu’elles possèdent déjà les infrastructures technologiques et le savoir-faire en telle matière. En somme, pour Visa, MasterCard et American Express, ça s’appelle « préparer le marché de demain » …

De la ville…

Et le futur, pour ces grands du crédit, passe d’abord et avant tout par la ville. Le rapport produit à ce sujet par Visa, intitulé « Dématérialiser le cash dans les villes. Prendre conscience des avantages des paiements électroniques », rend très bien cette nouvelle donne. Signalant que d’ici la moitié du présent siècle, les deux tiers de la population mondiale habiteront en milieu urbain et 80 % de l’activité économique mondiale seront le fait des villes, Visa prédit que l’adoption des moyens de paiement numériques engendrera, pour ces dernières d’ici quinze ans, des retombées directes de l’ordre 470 milliards USD et des retombées indirectes s’élevant à 12 trillions USD. Une certaine part de ces retombées seront la résultante de l’abandon progressif de l’argent sonnant et trébuchant, car les coûts d’une telle utilisation sont exorbitants. Frais de transport, de sécurité, de manipulation, vols, erreurs, contrefaçon et tutti quanti : Visa estime que le seul fait d’employer l’argent comptant génère des frais de 200 milliards USD pour le seul marché américain! D’où l’urgence de passer au numérique en matière de transactions monétaires…

…à la campagne

Si, pour Visa et ses concurrentes, le passage à la monnaie virtuelle est graduel, certains autres pays, dont l’Inde, encore majoritairement rurale, y sont allés de manière beaucoup plus soudaine, voire même brutale! En novembre 2016, le premier ministre indien Narendra Modi annonçait l’abolition pure et simple, et ce à quelques heures de préavis seulement, des billets de 500 et de 1 000 roupies, ces deux coupures constituant 89 % de la monnaie en circulation! Raison invoquée : la lutte à l’évasion fiscale et au marché noir, et la nécessité pour tout le pays de passer à l’ère numérique. Mais dans une contrée où seulement le tiers des quelque 1,3 milliard d’habitants a accès à l’Internet, où environ 95 % des transactions sont encore réglées avec de l’argent comptant, et malgré les efforts du gouvernement central à cet effet[2], la transition vers les transactions numériques n’est pas gagnée d’avance…

Cela n’empêche toutefois pas certains des plus grands joueurs du domaine de la technologie d’entrevoir de fructueuses affaires en Inde dans un avenir proche. Le géant du commerce électronique chinois Alibaba et Flipkart, son équivalent indien, sont déjà présents dans le domaine d’affaires du paiement en ligne. Facebook offrira le même service bientôt par l’entremise de son service de messagerie WhatsApp, et Google met le pied également dans la danse avec son application Tez, spécialement conçue pour le marché indien, et dont les fonctionnalités sont présentées dans la vidéo ci-bas.

Comme bien des signaux faibles, l’ère de la monnaie virtuelle pointe le nez, mais on est encore loin du compte!

[1] Pour en savoir davantage sur le concept de signal faible, relire le troisième article de notre série « Sun Tzu a dit… ».
[2] Voir le site Internet Cashless India, mis sur pied par le gouvernement.

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