Sun Tzu a dit… (6)

La tentation est souvent grande, surtout dans le contexte économique et financier actuel, de privilégier le gain à court terme au détriment de l’évolution à long terme des entreprises et des organisations. Et pourtant! S’il est une chose dont il faut se méfier au plus haut point, nous dit Sun Tzu dans l’extrait présenté ci-bas, c’est d’agir dans la précipitation, sous le coup d’une quelconque impulsion, ou avec l’objectif de mettre la main sur un butin rapidement dérobé.

Tactique versus stratégie

Ces « petites actions » auxquelles Sun Tzu fait référence sont essentiellement de l’ordre de la tactique. Quelle distinction peut-on apporter entre ces deux concepts, celui de la tactique et celui de la stratégie? Je répondrai ici par une analogie que l’homme de guerre chinois aurait pu énoncer lui-même : la tactique sert à gagner une bataille, la stratégie sert à gagner la guerre. Essentiellement, il s’agit donc d’une question de temporalité. Est-ce à dire, si l’on suit l’avertissement de Sun Tzu, que toute manœuvre tactique est à proscrire? Pas nécessairement! Certains correctifs sont parfois nécessaires à apporter, certaines occasions sont parfois à saisir. L’important est que ces actions doivent toujours demeurer en phase avec le cadre général de la stratégie déterminée antérieurement.

Le court-terminisme, mal du siècle?

Mais la réalité est tout autre, en 2018… Car force est de reconnaître que les actions et les vues à court terme sont devenues, à notre époque, la norme, s’il faut en croire Alana Semuels, dans un article[1] publié récemment sur le site Internet du magazine américain The Atlantic. Deux données, présentées par la journaliste dans son papier, tendent à confirmer ce fait :

1- Le temps moyen de conservation d’actions dans un portefeuille donné était de huit ans en 1960; il est de huit mois aujourd’hui;

2- Près de 80 % des directeurs financiers d’un échantillonnage d’entreprises parmi les 400 plus grandes firmes américaines seraient prêts à sacrifier la valeur à long terme de leur entreprise afin d’atteindre les objectifs de profitabilité trimestriels.

Les actionnaires sont de moins en moins patients, les gestionnaires de plus en plus enclins à les satisfaire… C’est, en quelque sorte, le chien qui court après sa queue!

Les racines du mal, et ses conséquences…

Pourquoi un tel état de fait? Il faut probablement pointer du doigt, rapporte la branche polonaise du cabinet d’audit EY dans un très intéressant rapport[2] publié à ce sujet, les avancées technologiques récentes et le rythme de plus en plus rapide que celles-ci imposent à nos sociétés modernes. D’une part, l’accès au courtage en ligne et la rapidité avec laquelle les investisseurs peuvent osciller d’une position à l’autre ont eu pour effet de rendre les marchés beaucoup plus volatiles qu’ils ne l’étaient jadis. Ce phénomène est par ailleurs accentué par l’accès quasi immédiat à une information financière abondante et riche, gracieuseté des sites Internet ou des agences spécialisés telles Bloomberg. D’autre part, la mondialisation ayant démultiplié les occasions d’investissements partout sur le globe, les dirigeants sont parfois amenés à se concurrencer les uns les autres et à faire miroiter aux investisseurs individuels et institutionnels les ristournes rapides qu’il est possible d’obtenir avec les actions de leur entreprise. Ceci explique donc cela…

Toujours selon EY, cette vision à court terme génère trois impacts majeurs pour les entreprises, à savoir (1) des mandats de plus en plus brefs des dirigeants à la tête de leur entreprise, (2) la réduction des dépenses d’investissements et (3) la réduction des dépenses en main-d’œuvre. Nul besoin d’avoir remporté le Nobel d’économie pour comprendre qu’en présence de l’un de ces facteurs (ou les trois!), c’est la performance globale des entreprises court-terministes qui est en jeu. EY a par ailleurs démontré, dans le même rapport cité auparavant, que les entreprises qui conservaient leur capitaine à la barre plus longtemps ont présenté, entre 1998 et 2013, une capitalisation boursière plus importante (courbe jaune du tableau ci-haut) que celles qui avaient la gâchette plus rapide à l’égard de leur dirigeant. Pas besoin d’en dire davantage!

Aux sages enseignements de Sun Tzu, ajoutons ceux de Jean de la Fontaine qui, dans la fable Le Lion et le Rat, affirmait que « Patience et longueur de temps font mieux que force ni que rage. »

[1] Alana Semuels, « How to Stop Short-Term Thinking at America’s Companies ». The Atlantic, 30 décembre 2016
[2] EY (2014). « Short-termism in business:  causes, mechanisms and consequences ».

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