Le retour de la boîte à lunch

Voilà un produit qui en dit long sur la vitesse à laquelle se déroulent nos existences. À moins qu’il n’en dise tout autant, sinon plus, sur notre incapacité ou notre manque de volonté à cuisiner… Quoi qu’il en soit, les repas prêts à cuisiner (meal kits, en anglais) ont la cote depuis deux ou trois ans, et c’est un marché en pleine explosion. Concept controversé, s’il en est un…

Une affaire de gros sous…

À en juger par les propos d’Elizabeth Segran dans son article[1] publié sur cette industrie en émergence, la formule semble pourtant convaincre, pour l’instant! La journaliste culinaire souligne en effet que le domaine d’affaires pourrait atteindre une taille appréciable d’environ cinq milliards USD de revenus d’ici une décennie. Ça demeure quand même une goutte d’eau dans l’immensité de l’offre alimentaire, si l’on estime que les Américains, pour ne prendre que ces derniers pour témoins, dépensent environ 1,2 trillion USD en achats de nourriture annuellement. Mais quand on parle de milliards de dollars, ça retient quand même l’attention!

Bref, les entrepreneurs ont humé l’odeur du profit et se sont lancés tête première dans ce nouveau créneau. Les entreprises de repas prêts à cuisiner seraient environ 150 pour le seul marché américain, Blue Apron, Plated et Sun Basket tenant le haut du pavé dans ce domaine d’affaires. Et, comme on peut s’y attendre, les géants du commerce en ligne ont aussi enfilé leur tablier, question de profiter de la manne! Par exemple, Amazon s’est associée avec la femme d’affaires et reine du confort à domicile Martha Stewart afin de distribuer les kits produits par son entreprise Martha & Marley Spoon. L’Europe connaît également le même engouement, la compagnie allemande HelloFresh faisant office de meneur sur le Vieux Continent, elle qui a déjà mis les pieds de ce côté-ci de l’Atlantique. Et nous ne sommes pas en reste ici, les Canadiennes et les Canadiens pouvant faire appel aux services du Marché Goodfood, de Chefs Plate, de Cook It ou de Miss Fresh. Pour nos lecteurs qui ne sont pas familiers avec ce concept développé et commercialisé pour la première fois en Suède en 2007, la vidéo promotionnelle de Miss Fresh, ci-bas, résume bien la chose.

…et de milléniaux!

Qui est-ce qui alimente (sans mauvais jeu de mots!) la croissance du domaine d’affaires? Je vous le donne en mille (autre jeu de mots!), les milléniaux! Brian Todd, dans un article de blogue[2] placé sur le site du Food Institute, signale que les membres de cette génération dépensent en moyenne 50,75 USD par semaine pour la nourriture consommée hors du foyer, soit 6,5 % de plus que les baby-boomers, et tout cela avec 14 % de revenus de moins que ceux de leurs aînés. Et comme on peut s’y attendre, c’est surtout dans les grands centres urbains, où l’accès aux supermarchés peut être plus problématique, que les entreprises de repas prêt à cuisiner font des affaires d’or.

Ça sent le brûlé!

Le concept n’a toutefois pas que des admirateurs : il a aussi ses sceptiques et ses détracteurs.

Pour les premiers, qui regarderont la situation d’un œil davantage économique et stratégique, le domaine d’affaires a de grands défis devant lui. D’une part, les entreprises qui y œuvrent peinent à dégager des profits, comme en font foi les données financières relatives à Blue Apron et à HelloFresh, présentées dans cet article. D’autre part, les statistiques compilées par le cabinet Morning Consult, et présentées par Megan Leonhardt dans son article[3] publié dans la section économique du magazine Time, laissent entrevoir une inquiétante réalité : le faible taux de rétention des clients, ceux décrochant rapidement de leur abonnement à ces services, souvent en raison du prix.

Pour les seconds, l’empreinte environnementale de ce type de service est à tout le moins questionnable… Bien que toutes ces entreprises se prétendent vertueuses à l’égard de l’environnement, il n’en demeure pas moins que l’approvisionnement et à l’entreposage des denrées alimentaires soulèvent bien des doutes quant au caractère local de ces activités. Et que dire de l’emballage, ou plutôt du suremballage, des boîtes à lunch… Pensez au carton qui contient l’ensemble des repas, au plastique qui protège individuellement les aliments, à la briquette réfrigérante (mieux connue sous désignation anglaise de ice pack ou freezer pack) qui conserve le tout à la température idéale… Petit calcul tout simple, effectué par Kiera Butler dans son article[4] traitant de cette délicate question : prenez les huit millions de repas livrés mensuellement par Blue Apron, multipliez le tout par les deux briquettes de près de trois kilos chacune que contient chaque boîte, et vous obtenez 192 000 tonnes de polyacrylate de sodium, le composé réfrigérant qui entre dans la composition de ces briquettes. Le produit est non toxique, mais pas évident à jeter, et encore moins à recycler…

De quoi laisser un arrière-goût douteux quant à ces repas prêts à cuisiner…

[1] Elizabeth Segran, « The $5 Billion Battle For The American Dinner Plate ». Fast Company, 6 août 2015.
[2] Brian Todd, « Here Come The Millennials: A Boon For Restaurants ». The Food Institute, 3 février 2015.
[3] Megan Leonhardt, « These 2 Charts Show Just How Popular Meal-Kit Services Are ». Time, 20 juillet 2017.
[4] Kiera Butler, « The Truth About Meal-Kit Freezer Packs ». Mother Jones, 4 juin 2017

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