Coupe du monde 2018 : déluge de roubles en vue?

Difficile d’amorcer  cette nouvelle semaine sans aborder l’événement planétaire qu’est la Coupe du monde de la FIFA, qui débutera ce jeudi 14 juin. La grand-messe du football mondial profitera-t-elle au pays hôte, la Russie? Rien n’est moins sûr! À chaque événement sportif d’envergure, que l’on parle de la Coupe du monde de la FIFA ou des Jeux olympiques, je ne peux m’empêcher de sourciller à la seule idée que derrière la somptueuse fête que le président Vladimir Poutine s’apprête à offrir au monde entier, une immense proportion des quelque 142 millions de Russes continuera de vaquer à ses occupations, au sein d’un pays qui s’enfonce peu à peu dans l’autoritarisme et dont la situation économique est loin d’être optimale. Rien de nouveau sous le soleil! On a déjà vu ça dans le cas des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi en 2014, une fiesta qui a coûté 55 milliards USD à l’État russe, le montant le plus élevé jamais consacré à l’organisation de tels jeux[1]. Et je passe sous silence tous les autres cas de figure, notamment les Jeux d’Athènes (2004) et de Rio de Janeiro (2016)[2], qui ont laissé comme seul héritage aux peuples concernés d’onéreuses coquilles vides (les installations sportives) et des déficits astronomiques qui pèsent aujourd’hui encore lourd sur ces économies.

Qui dit vrai?

L’Histoire se répètera-t-elle pour la présente Coupe du Monde? Déjà, les coûts estimés pour le tournoi s’élèvent à 14 milliards USD, dont plus de la moitié ont été consacrés à la construction et à l’amélioration des infrastructures de transport (6,1 milliards USD) et à l’érection ou à la réfection des douze enceintes (3,5 milliards USD) où seront présentés les affrontements. Le rapport sur les retombées sociales et économiques de l’événement, rédigé par le comité organisateur du tournoi, fait état d’une injection de 13,9 milliards USD dans l’économie du pays entre 2013 et 2018. À ce montant, il faut ajouter 2,4 milliards USD supplémentaires tombés dans les coffres de l’État sous forme de taxes, en raison des investissements réalisés lors de la préparation du mois d’activités à venir. Et comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule (!), le comité organisateur estime qu’au cours des cinq années à venir, les retombées de la Coupe du monde pour le pays peuvent être évaluées à un montant se situant dans une fourchette de 2,4 à 3,4 milliards USD.

Devant ce portait teinté de rose, l’agence de cotation américaine Moody’s a émis un autre son de cloche il y a deux semaines. Selon Moody’s, tel que rapporté par Olga Tanas dans son article[3] publié sur le site Internet de Bloomberg, il ne faut pas s’attendre à une quelconque manne au lendemain de la grande finale du 15 juillet prochain à Moscou. De fait, les retombées de l’événement seront « vraiment limitées » et « de courte durée ». Dans les onze villes et les régions qui les hébergent, l’effet attendu de la Coupe du monde sur le produit régional brut (PRB) se concrétisera par une hausse de 1 à 2 % de cet indicateur, loin des 2 à 20 % prédits par le comité organisateur. Et le tourisme, me direz-vous? Les organisateurs visent le nombre de 1,26 million de fanatiques, dont environ 700 000 en provenance de Russie et le reste venant du monde entier. Si la cible est atteinte, Moody’s prévoit que les industries liées de près ou de loin au tourisme (transport, hôtellerie, restauration, télécommunications) devraient constater un sursaut de leurs revenus, temporaire toutefois.

Le sport comme manœuvre stratégique

Il y a sans doute beaucoup à dire sur le cynisme des politiciens lorsqu’ils brandissent le football ou l’olympisme comme moyen d’accroître la richesse locale ou nationale. Les Canadiens et les Québécois en savent quelque chose (voir l’encadré)! Mais que révèlent les faits? Les professeurs Robert A. Baade et Victor A. Matheson ont étudié la chose et concluent, dans leur article[4] à propos du coût des Olympiques, que d’une part, tous les Jeux tenus entre 1968 et 2012 ont dépassé en moyenne de 150 % leur budget initial. D’autre part, à propos de ces fameuses retombées, les deux universitaires avancent que les prédictions sur ces dernières tiennent rarement la route, une fois confrontées à la réalité lorsque la fête terminée. Les professeurs Bent Flyvbjerg et Allison Stewart, dans une autre étude[5] menée sur le même sujet, sont beaucoup plus cinglants : « Les données nous démontrent donc que pour une ville ou un pays, tenir des Jeux olympiques constitue l’un des plus grands risques financiers qui puisse exister en termes de mégaprojet, une chose que nombre de villes et de pays ont apprise à leurs dépens. »[6]

Tout est déjà réglé pour la Coupe du monde 2022, qui se tiendra au Qatar. Mais pour le choix de la nation hôte du tournoi de 2026, deux candidatures sont actuellement en lice : la candidature conjointe du Canada, des États-Unis et du Mexique, et celle du Maroc. Chers amis marocains, vous qui comptez parmi les plus fidèles lecteurs d’Échec et Strat, prêts à vous lancer dans l’aventure d’un tel mégaprojet? Faites -nous savoir ce que vous en pensez!


[1] Lire à ce sujet l’article de Martin Müller (2014). « After Sochi 2014: costs and impacts of Russia’s Olympic Games ». Eurasian geography and economics, 55(6), 628-655.
[2] Lire à ce sujet la lettre d’opinion que j’avais publiée dans le quotidien montréalais La Presse, intitulée « Retour à Olympie ».
[3] Olga Tanas, « Russia Won’t Score Big From $11 Billion World Cup, Moody’s Says ». Bloomberg, 31 mai 2018.
[4] Baade, R. A., & Matheson, V. A. (2016). Going for the Gold: The economics of the Olympics. Journal of Economic Perspectives, 30(2), 201-18.
[5] Flyvbjerg, B., & Stewart, A. (2012). Olympic proportions: Cost and cost overrun at the Olympics 1960-2012.
[6] Notre traduction.

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