L’Éthiopie, le phénix africain

Les images en provenance de l’Éthiopie n’ont jamais été, par le passé, des plus réjouissantes. Sécheresses, famines et crises alimentaires récurrentes, guerre civile, conflit avec le voisin érythréen : tel fut le triste sort de l’Éthiopie au cours des dernières décennies. Mais les choses sont en voie de changer et, on l’espère pour ses 105 millions d’habitants, pour le mieux. Il faut certes demeurer prudent lorsqu’on évoque l’Éthiopie, car rien n’est jamais acquis dans ce pays de la Corne de l’Afrique. Pourtant, à en juger par ce seul indicateur qu’est le taux de croissance du PIB, le pays affiche une performance olympienne, lorsque comparée à celle de ses voisins continentaux. Comme l’illustre le tableau ci-bas, le PIB national s’est maintenu en moyenne à 10,7 % depuis 2003 et est estimé à 8,5 % pour l’année 2017, un pourcentage qui ferait baver d’envie bien des pays! De fait, cette croissance de l’économie éthiopienne est la meilleure du continent africain et la quatrième meilleure au monde à l’heure actuelle![1]

Un relâchement salutaire

La cause de cette magistrale performance? L’ouverture du pays à l’étranger, comme le signale l’hebdomadaire français Le Point dans un article[2] publié en début de mois. Le gouvernement d’Addis Abeba, d’obédience marxiste, a (enfin?) compris que la prospérité du pays et de son immense population, la seconde du continent africain après celle du Nigéria (191 millions d’habitants), passait désormais par l’investissement étranger, au sein d’une économie nationale fortement étatisée. Ce sont ainsi des secteurs entiers, tels l’énergie, le transport et les télécommunications, qui seront partiellement et progressivement ouverts aux investissements privés, qu’ils soient nationaux ou étrangers. Et le pays a des atouts à faire valoir à ce chapitre. Le transporteur national, Ethiopian Airlines, se distingue à la fois par sa performance opérationnelle et sa rentabilité, un fait exceptionnel dans l’histoire de l’aviation civile africaine. L’opérateur de télécoms, Ethio Telecom, suscite l’envie de nombre d’entreprises étrangères, compte tenu de la taille du marché national (60 millions d’abonnements fixes et mobiles). Le secteur bancaire, celui des assurances et le textile seraient aussi bientôt accessibles aux capitaux privés. En somme, de belles occasions d’affaires en vue pour les Éthiopiennes et les Éthiopiens, tout comme pour les investisseurs étrangers!

Quelques importants bémols

Mais l’Afrique demeure l’Afrique, avec son lot d’incertitudes et de problèmes de tout acabit, et Addis Abeba devra s’atteler à régler certains de ces derniers si le pays entend poursuivre sur la voie de la croissance. Le Fonds monétaire international souligne, dans une analyse[3] publiée en janvier dernier, que la dette nationale est à un niveau élevé (60 % du PIB) et que la balance commerciale du pays est largement négative (3 milliards USD d’exportations contre presque 17 milliards USD d’importations), signe que c’est tout un environnement agricole, industriel et commercial qui reste à mettre en place à l’intérieur des frontières nationales.

Par ailleurs, la Chine, l’un des plus fidèles alliés de l’Éthiopie, commence à se désengager du pays, financièrement parlant. Comme le rapportait le quotidien britannique Financial Times au début du mois[4], L’Empire du Milieu a en effet avancé, entre 2006 et 2015, 13 milliards USD au gouvernement éthiopien, le tout afin de permettre des infrastructures de transport (routes et voies ferrées) et industrielles. À l’heure actuelle, Beijing estime avoir surinvesti en Éthiopie, alors que la Chine est à déployer ses cartes un peu partout sur le continent africain, dans le cadre de sa politique d’expansion commerciale One Belt, One Road (lire notre article « La nouvelle route de la soie » à ce propos). Cette baisse de l’intérêt chinois, principal partenaire commercial du pays, aura-t-il un impact sur l’économie éthiopienne dans les années à venir?

Rien n’est jamais simple en Afrique, et si le continent continue d’exercer un attrait certain quant aux investissements étrangers, les fruits de ces investissements tardent à apparaître sur la branche, comme nous le rapportions dans notre article « Promesses d’Afrique », publié en décembre dernier. Pour l’Éthiopie, qui revient de loin, le contexte semble favorable à moyen et à long terme, et l’optimisme est de mise. Mais le pays demeure fragile, le gouvernement en place maintenant encore une emprise importante sur bien des pans de la vie des Éthiopiens, ce qui ne va pas sans provoquer des tensions bien réelles. Le quotidien montréalais La Presse rapportait à ce sujet[5], dans son édition du 23 juin dernier, un attentat contre la vie du premier ministre Abiy Ahmed, qui s’en est tiré indemne. Comme quoi le vent de réformes promises en Éthiopie ne fait pas que des heureux…

 

 

 

 

[1] Source : CIA World Factbook
[2] « L’Éthiopie s’assure un virage économique majeur ». Le Point, 7 juin 2018.
[3] Fonds monétaire international, « The Federal Democratic Republic of Ethiopia: 2017 Article IV Consultation ». Janvier 2018.
[4] Lire « China scales back investment in Ethiopia ». Financial Times, 3 juin 2018.
[5] « Attentat en Éthiopie: le premier ministre visé, dit un organisateur ». La Presse, 23 juin 2018.

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