GE, dernière victime de la destruction créatrice?

La nouvelle est quelque peu passée sous le radar, mais elle a quand même son importance! On apprenait, plus tôt ce mois-ci, que la mythique entreprise General Electric (GE), fondée par le brillant inventeur Thomas Edison, avait été exclue du prestigieux club des trente entreprises membres du Dow Jones Industrial Average (DJIA), club dont elle a été membre de manière ininterrompue depuis 1907. Quelle importance donner à cette éjection?

Une entreprise en difficulté au sein d’un monde qui change

Disons les choses comme elles le sont : les affaires ne vont pas bien pour General Electric, la valeur de l’action de l’entreprise ayant chuté de 55 % en l’espace d’un an, se situant actuellement à environ 13,60 dollars, la plus faible valeur parmi les membres du DJIA. Dur coup à l’orgueil pour ce fleuron du capitalisme industriel américain, qui faisait partie de ces blue chips que l’on croyait pourtant inébranlables. Mais l’économie est une roue qui tourne, et GE ne semble plus être du bon côté de l’Histoire, comme le laissait entendre plutôt cette semaine un analyste financier, cité dans l’article[1] de Michael Wursthorn et Thomas Gryta paru à ce propos dans le Wall Street Journal. « Je crois que cette exclusion du Dow Jones révèle que GE ne se qualifie désormais plus comme l’une des plus importantes entreprises du pays. Dans un monde dynamisé par la technologie, il est difficile pour les entreprises manufacturières de demeurer pertinentes », a dit en substance l’expert.

Le vent du changement

Ceux qui pleureront cette rétrogradation de GE devront toutefois sécher leurs larmes, car au sein de ces clubs mythiques que sont, par exemple, le DJIA, le Standard and Poors 500 (S&P 500) ou le célèbre Fortune 500, publié par le magazine éponyme, les entrées et les sorties sont plus rapides qu’on ne l’imagine. Comme le signale le cabinet Innosight dans un rapport[2] paru plus tôt cette année, les entreprises inscrites au S&P 500 en 1964 pouvaient espérer y demeurer en moyenne 33 ans. En 2016, la moyenne avait chuté à 24 ans, et Innosight estime que dans une décennie à peine, cette même moyenne passera à 12 ans. Pour sa part, le professeur Mark J. Perry est de cet avis, lui qui a étudié la composition du Fortune 500 de 1955

Joseph Schumpeter

à 2016. De fait, le professeur Perry fait valoir, dans un billet publié sur le site de l’American Enterprise Institute, que seules 12 % des entreprises qui paraissaient à ce palmarès en 1955 y étaient toujours, six décennies plus tard.

Faut-il s’inquiéter de cette accélération du va-et-vient des entreprises au sein de ces indices financiers et, in extenso, de la durée de vie des entreprises modernes? Absolument pas! Pour certains observateurs, la chose serait plutôt bon signe, démontrant la vitalité du capitalisme moderne par l’entremise du processus de destruction créatrice, popularisé par l’économiste autrichien Joseph Schumpeter (1893-1950).

Détruire pour mieux reconstruire

Résumé grossièrement, le concept de destruction créatrice prend sa source dans l’innovation que les entrepreneurs déploient afin d’améliorer la position concurrentielle de leur entreprise dans leur domaine d’affaires respectif. À cet égard, le terme « innovation » peut prendre bien des formes. On l’identifie presque toujours au développement technologique, mais l’innovation peut également se concrétiser par l’implantation de nouvelles méthodes de production, par une organisation du travail novatrice ou par le développement de nouveaux débouchés pour des produits déjà existants. Quoi qu’il en soit, l’innovation place généralement les entreprises qui la pratiquent et la mettent en œuvre en tête de leur domaine d’affaires, reléguant celles qui n’ont pas suivi le mouvement en queue de peloton. Ces dernières sont éventuellement appelées à disparaître, au profit de celles qui ont su s’adapter. Comme une image vaut mille mots, je laisse le brillant coup de pinceau de Thibault Soulcié[3] vous montrer, mieux que je ne l’aurais fait par écrit, de quoi il en retourne!

La chose est ô combien ironique pour General Electric et son fondateur Thomas Edison (1847-1931), qui revendique à lui seul plus de mille brevets! Mais que les détenteurs d’actions de GE se consolent! Comme le rapporte Tae Kim dans son article[4] publié sur le site Internet de CNBC, les entreprises qui sont exclues du S&P 500 tendent à rebondir une fois le verdict prononcé. L’exemple de certaines de ces entreprises, et non les moindres, est encourageant : Alcoa (+ 96 %), AT&T (+ 15 %), Bank of America (+ 17 %) et Hewlett-Packard (+ 73 %) ont toutes vu la valeur de leur action reprendre du mieux, un an après leur exclusion du S&P 500. Tout n’est pas perdu pour GE!

 

 

 

[1] Michael Wursthorn et Thomas Gryta, « GE Drops Out of the Dow After More Than a Century ». The Wall Street Journal, 19 juin 2018.
[2] Scott D. Anthony, S. Patrick Viguerie, Evan I. Schwartz et John Van Landeghem, « 2018 Corporate Longevity Forecast: Creative Destruction is Accelerating ». Innosight, février 2018.
[3] Planche tirée de l’article « La destruction créatrice », sur le site de la revue Alternatives économiques.
[4] Tae Kim, « General Electric shareholders should rejoice at the Dow removal ». CNBC, 20 juin 2018.

2 thoughts on “GE, dernière victime de la destruction créatrice?

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  1. Très bon article comme d’habitude.
    Pensez vous que GE a la capacité d’apporter les changements nécessaires pour rebondir ? N’y a-t-il pas un effet d’inertie important notamment à cause de l’influence de son histoire (dépendance de sentier menant vers le phénomène d’enferment )?

    Au plaisir de lire votre réponse.
    Nourredine

    1. Merci Nourredine!
      Excellente question, et très bonne mobilisation de concepts stratégiques! 😉 Il faudra voir avec le temps. Ce que je n’ai pas signalé dans l’article, car je ne voulais pas nécessairement mettre l’accent là-dessus, c’est que GE s’est départie de certaines activités pour se concentrer uniquement sur les moteurs d’avion, l’équipement médical et les centrales énergétiques. Ce recentrage va sûrement favoriser le rebond éventuel de l’action, mais l’entreprise ne retrouvera jamais les niveaux de revenus du passé.

      Merci encore de lire Échec et Strat, cher ami! 🙂

      F

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