Tempus fugit…

À l’origine de ce billet, je présente d’emblée deux solides constats, pourtant diamétralement opposés. Un premier sondage[1] révèle que 97 % des dirigeants estiment que la posture stratégique est l’attitude la plus importante pour le succès de leur entreprise ou de leur organisation. Par ailleurs, un second sondage[2] nous apprend que 96 % des gestionnaires voient le temps comme principal obstacle à la réflexion stratégique. Où est le problème?

À la recherche du temps perdu

Tempus fugit… « Le temps fuit », veut l’adage latin. Celles et ceux qui ont sur les bras des responsabilités, qu’elles soient d’ordre familial ou professionnel, savent bien que le temps est probablement la ressource la plus précieuse qui soit, à une époque où tout va si vite! Le temps passe, nous bouscule dans la réalisation de nos tâches, et semble si difficile à rattraper par la suite. Pour les dirigeants et les gestionnaires d’entreprise ou d’organisation, fait mis en lumière par les deux coups de sonde présentés en début d’article, le décalage semble gigantesque : tous, ou presque, reconnaissent l’impérieuse nécessité de la réflexion stratégique, mais personne ne semble s’accorder ce temps de réflexion…

Cette contradiction a intrigué Dorie Clark, elle qui, dans un article[3] récent publié sur le site Internet de la Harvard Business Review, identifie deux causes à la chose. Dans un premier temps, il existe une réelle pression culturelle à réaliser de longues heures au boulot. Cet attachement, presque littéral, à la tâche se traduit évidemment par des semaines de plus de quarante heures, de cinquante heures, voire même parfois de plus de soixante heures passées au travail. À ce rythme, on comprendra évidemment que la réflexion stratégique se retrouve la plupart du temps au bas de la liste des tâches à faire! Dans un second temps, le fait d’être occupé, indique Dorie Clark, est en quelque sorte devenu un marqueur de la valeur professionnelle d’une personne : « En disant aux autres que nous sommes occupés et que nous travaillons tout le temps, nous suggérons implicitement que nous sommes en demande », explique la conférencière et chercheuse dans son article. Encore là, les incitatifs à réduire le rythme et à s’accorder des moments de réflexion ne sont guère invitants…

Et pourtant!

Réfléchir stratégiquement… Qu’est-ce que cela implique, et combien de temps doit-on consacrer à ce type de réflexion? J’oserais avancer que la réflexion stratégique n’est pas si exigeante qu’elle n’y paraît, et que quelques heures hebdomadaires peuvent suffire. Mais il faut toutefois bien prendre conscience d’une chose : nous sommes presque toujours les artisans de notre propre incapacité à nous accorder ce temps de réflexion!

Loin de moi l’envie d’exposer ici les mille et un trucs de la gestion de l’agenda. Une simple recherche sur Google vous renverra une pléthore d’articles à ce sujet, sans compter les nombreux bouquins qui y sont consacrés. Je veux tout simplement mettre l’accent sur une nécessité, celle de s’isoler du bruit ambiant (au propre et au figuré) et de s’isoler afin de pouvoir plonger à fond dans ce processus de réflexion stratégique.

Car les stimuli sont innombrables et le « décrochage » est tellement facile! Je pointe ici du doigt nos appareils électroniques (ordinateurs, tablettes, téléphones intelligents et tutti quanti!) qui nous rappellent, par les notifications qui nous parviennent minute après minute sur ces appareils, que nous sommes constamment connectés à nos différents réseaux et à la planète entière! Difficile, dans ce contexte, de se concentrer sur l’essentiel.

Compartimentalisation!

Je n’ai certainement pas de leçons à donner à quiconque, car les cordonniers sont les plus mal chaussés! Mais j’essaie de m’astreindre à une discipline depuis quelques mois, et j’oserais dire que ça fonctionne! J’ai en effet décidé de compartimenter ma journée en deux blocs : une période quotidienne, de deux à trois heures par jour, sans appareil électronique, et une période où j’utilise ma quincaillerie électronique. Évidemment, la première période, celle du blackout électronique, est la plus importante! Durant cette plage horaire, qui se situe habituellement au début de ma journée de travail, je coupe tout contact virtuel et électronique, et je me consacre à la lecture d’articles, de livres ou d’essais, et je réfléchis! Je couche mes notes de lecture et mes cogitations sur l’excellente et très conviviale tablette reMarkable, que j’adore et qui permet une prise de note comme avec une tablette de papier, mais sans l’accès à l’Internet et à ses tentations! Puis, lors du second bloc de ma journée, je passe à l’action et je règle tout ce que j’ai à régler par l’entremise de mes appareils électroniques : courriels, rédaction d’articles et autres! Le résultat est, ma foi, surprenant!

En somme, trouver le temps de réfléchir stratégiquement est un incontournable pour tous les gestionnaires et les dirigeants. Mais à cet égard, nous sommes souvent notre pire ennemi. Les exemplaires de la Harvard Business Review ou de The Economist s’élèvent en pile sur le coin de votre bureau et accumulent la poussière? Le dernier bouquin d’intérêt professionnel que vous vous êtes procuré est toujours bien rangé, intact, dans votre bibliothèque? Il n’en tient qu’à vous de rattraper ce temps qui fuit et d’améliorer la qualité de votre réflexion stratégique, pour votre plus grand bien et celui de votre organisation!

 

 

 

 

[1] Puisé à même l’article de Robert Kabacoff, « Develop Strategic Thinkers Throughout Your Organization ». Harvard Business Review, 7 février 2014.

[2] Voir le document de Rich Horwath, président du Strategic Thinking Institute, intitulé « The Strategic Thinking Manifesto ».

[3] Dorie Clark, « If Strategy Is So Important, Why Don’t We Make Time for It? ». Harvard Business Review, 21 juin 2018.

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