L’expérience, une arme qui peut rapporter gros!

Elle est sans doute moins glamour que la toute dernière mode managériale, le plus récent procédé révolutionnaire ou la technologie dernier cri qui viendra donner à une entreprise donnée l’avantage concurrentiel espéré sur ses concurrents. Mais l’expérience peut aussi procurer une longueur d’avance à l’entreprise qui sait la faire valoir et l’utiliser à bon escient!

Une histoire de canards en plastique

Prenons un exemple simple pour illustrer la chose. Yassine est un jeune entrepreneur qui vit dans la ville de Sidi bel Abbès, aux portes du désert algérien. Ayant perçu une intéressante occasion d’affaires, il décide de se lancer dans la fabrication de canards en plastique, accompagnant généralement les enfants à l’heure du bain (quoi qu’il m’arrive encore d’utiliser le mien! 😉). Yassine fait l’acquisition d’une petite usine, d’une extrudeuse pour le traitement du plastique entrant dans la fabrication de ses canards, de même que du matériel de peinture afin de donner la teinte jaune, essentielle pour tout canard en plastique digne de ce nom! La chaîne de production est prête, et Yassine se lance dans la fabrication de ses premiers volatiles. Toutefois, par méconnaissance du fonctionnement de l’extrudeuse et des caractéristiques de la peinture, les débuts sont pénibles : les premiers lots de canards sont loin d’atteindre la qualité attendue, tant et si bien que Yassine doit envoyer à la poubelle une bonne partie de sa production. On comprend donc que le coût de chaque canard produit est, au début de l’activité de son usine, très élevé puisqu’il ne maîtrise pas suffisamment ses procédés.

Un an plus tard, les choses ont toutefois bien changé! Yassine a accumulé de l’expérience, il a lu sur le sujet et a appliqué ses apprentissages à l’amélioration de la chaîne de production. L’expérience qu’il a ainsi acquise lui permet de produire de manière plus efficace et efficiente au fur et à mesure que son volume de production s’accroît, avec pour résultat une baisse du coût unitaire de fabrication d’un canard, ce qu’illustre le graphique ci-haut.

L’effet d’expérience

Sans qu’il le sache consciemment, Yassine vient de faire connaissance avec l’effet d’expérience, une théorie qui stipule que « […] le coût unitaire total d’un produit […] décroît de manière continue à mesure que le volume de production cumulé de ce produit augmente. »[1] Cet effet, constaté et documenté pour la première fois aux États-Unis au cours de la décennie 1930, peut se concrétiser in fine par des économies entre 10 et 30 % à chaque doublement du nombre d’unités produites, selon le domaine d’affaires dans lequel l’entreprise se situe, bien entendu. Un exemple? Comme le rapportent Martin Reeves, George Stalk et Filippo Scognamiglio Pasini dans leur article[2] à ce propos, le coût de production des disques durs qui équipent nos ordinateurs s’est affaissé, entre 1980 et 2002, d’environ 50 % à chaque fois que la production mondiale doublait, faisant passer le coût moyen d’un gigabit de 80 000 dollars en 1984… à 6 dollars en 2001!

Mais encore?

Apprendre de ses erreurs, réfléchir aux causes d’échec et améliorer ses façons de faire : toute entreprise digne de ce nom devrait évidemment favoriser ces réflexes chez ses employés car, comme nous venons de le voir, des économies sont éventuellement à prévoir pour cette dernière. Mais que devrait-on parallèlement retenir de l’application de la théorie de l’effet d’expérience? Trois points sont ici à noter.

  • La mémoire est une faculté qui oublie! Il ne sert à rien de cogiter sur la manière de rendre la chaîne de production plus performante si les constats, les déductions, les conclusions et les apprentissages ne sont pas consignés d’une quelconque manière dans la mémoire organisationnelle. À défaut de quoi, l’expérience accumulée par l’entreprise ou l’organisation au fil des ans, tout comme les dollars que cette expérience est en mesure de générer, prendront le même chemin que les employés qui quittent l’organisation, volontairement ou non;
  • Toutes les entreprises, peu importe la stratégie déployée, peuvent évidemment jouir des bénéfices apportés par l’expérience. Toutefois, cette expérience profitera plus à celles qui mettent davantage l’accent sur le volume de produits ou de services pour réaliser un profit. Pourquoi? Parce que, comme l’indique le théorème propre à l’effet d’expérience, raffiner ses méthodes demande du temps et une bonne série d’itérations afin de parvenir à un résultat économique appréciable. Donc, jouer la carte de l’effet d’expérience exige de la patience et un volume de production important, gardant à l’esprit que les marges bénéficiaires iront en s’accroissant au fur et à mesure que l’on fait mieux les choses;
  • À moins d’une révolution technologique majeure, surviendra un moment où l’on aura atteint la limite de ce que l’on peut apprendre et améliorer à propos d’un produit ou d’un service. Yassine a vite constaté que fabriquer des canards en plastique, ce n’est pas aussi complexe que le lancement d’une fusée dans l’espace! Lorsque la courbe d’expérience tend vers l’horizontale, il faut, nous disent Martin Reeves et ses complices dans l’article précédemment cité, transposer cette expérience vers le lancement d’un nouveau produit ou d’un nouveau service plus ou moins près de ce que l’entreprise faisait initialement. Certes, l’expérience antérieurement accumulée ne collera pas parfaitement à ce nouveau produit ou à ce nouveau service, mais les leçons du passé permettront certainement d’éviter les pièges qui se présenteront invariablement à l’entreprise dans le cas de ce nouveau lancement. Quant à Yassine, il pourrait donc envisager de fabriquer, avec toute l’expérience ainsi accumulée, d’immenses structures gonflables, faisant ainsi émerger une seconde courbe d’expérience… et d’éventuels autres profits.

On ne le répètera jamais assez : l’expérience, ça ne s’achète pas, mais ça rapporte toujours à la fin!

 

 

 

 

[1] Lehmann-Ortega, L., Leroy, F., Garrette, B., Dussauge, P., & Durand, R. (2013). Strategor, 6e édition. Paris : Dunod, p. 74

[2] Martin Reeves, George Stalk et Filippo Scognamiglio Pasini, « BCG Classics Revisited: The Experience Curve  ». Boston Consulting Group, 28 mai 2013.

Leave a Reply

Powered by WordPress.com.

Up ↑

%d bloggers like this: