L’État, qu’on le veuille ou non…

En stratégie d’entreprise, l’État, c’est en quelque sorte l’éléphant dans la pièce, l’entité dont on ne peut ignorer l’existence et l’imposante présence, mais dont il est n’est jamais directement question. À cet égard, certains appellent à revoir la conception traditionnelle du rôle au sein duquel on tend à cantonner l’État en stratégie d’entreprise. Car c’est la performance des entreprises et des organisations d’aujourd’hui et de demain qui en dépend.

Un rôle autrefois négligé

Michael Porter

On ne saurait tenir rigueur au professeur Michael Porter, sans conteste le plus important contributeur théorique au domaine d’études qu’est la stratégie d’entreprise, d’avoir quelque peu négligé la place et le rôle de l’État dans l’élaboration de son célébrissime modèle des cinq forces de la concurrence, en 1979. L’ingénieur et l’économiste d’inspiration libérale qu’il est aura préféré voir en l’État un facteur secondaire, plutôt qu’une force réelle, qui n’influe pas in fine sur la capacité d’une organisation à créer de la valeur au-delà de ses coûts. « Le gouvernement ne doit pas être envisagé comme une sixième force, parce que la participation gouvernementale n’est ni en soi bonne, ni mauvaise pour la rentabilité d’une industrie » (notre traduction), avance Michael Porter dans son grand classique « The five competitive forces that shape strategy »[1]. C’est une appréciation que l’universitaire réputé a par la suite nuancée, pour des raisons bien évidentes…

Un rôle renouvelé?

L’Hôtel du Parlement, siège de l’Assemblée nationale du Québec.

Mais à peine entré dans le XXIe siècle, la sempiternelle interrogation demeure : quel rôle l’État peut-il et doit-il jouer dans le développement économique et, plus précisément, jusqu’à quel point doit-il s’impliquer dans le développement des entreprises et des organisations, véritables dynamos de nos économies? Dans leur article[2] publié tout récemment sur le site Internet de la MIT Sloan Management Review, R. Edward Freeman et Joseph Burton rappellent que le libéralisme économique a historiquement reconnu deux rôles à l’État : celui de régulateur du système économique et celui de redistributeur de la richesse collective. Rien de nouveau ici! Toutefois, les auteurs appellent de leurs vœux l’émergence d’une troisième conception au rôle de l’État, celui de facilitateur. Laissons-les expliquer leur vision de la chose : « Par facilitateurs, nous entendons que les gouvernements peuvent mettre de l’avant des politiques qui permettent aux entreprises de créer davantage de valeur, en termes d’efficacité et d’efficience. »

Pour y parvenir, pas de demi-mesures! R. Edward Freeman et Joseph Burton invitent en effet tous les acteurs sociaux concernés à dissocier l’État de ses assises idéologiques, fluctuantes selon le parti au pouvoir, de manière à appuyer de manière concrète et tangible le développement des entreprises. « Dans le nouveau capitalisme du XXIe siècle, les entreprises redécouvrent leur mission en endossant un rôle plus important dans la résolution des problèmes sociaux et en imaginant de nouvelles façons de créer la valeur pour toutes leurs parties prenantes. Cette intersection entre le gouvernement et le monde des affaires va probablement améliorer l’existence des citoyens plutôt que celle des gestionnaires de portefeuille », précisent-ils.

Quelques exemples

Schématisation de l’initiative X-Road

L’une des illustrations les plus éloquentes de la proposition de R. Edward Freeman et Joseph Burton est la plateforme X-Road, une plateforme d’échange de données décentralisée, promue et financée dès le début du présent millénaire par le gouvernement de l’Estonie. Grâce à X-Road, les instances publiques estonniennes sont en mesure d’échanger entre elles des données de manière sécurisée, sans possibilité de corrompre les données lors de l’échange. Cette plateforme, nous disent Freeman et Burton, est si efficace que près d’un millier d’entreprises et d’organisations accèdent aujourd’hui à X-Road afin de faciliter les échanges de données entre elles ou avec le gouvernement de Tallinn, amenuisant du coup les risques transactionnels et favorisant la création de nouvelles entreprises. « L’infrastructure numérique d’Estonie est hyper-démocratique, progressiste et s’avère être un catalyseur pour les affaires », ajoutent les experts. Le résultat, illustré par le tableau ci-contre, parle de lui-même : l’Estonie a connu une croissance moyenne de son PIB de l’ordre de 4,11 % depuis 1996, contre 2,20 % pour l’ensemble des 36 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Les auteurs avancent également que le rôle de facilitateur de l’État pourrait se concrétiser par l’appui à des accélérateurs et des incubateurs d’entreprises à vocation sociale comme le Conscious Venture Lab, un accélérateur qui vise « […] à accompagner les entreprises et les leaders qui voient dans le capitalisme une force pour faire le bien dans la société. » (notre traduction). R. Edward Freeman et Joseph Burton soulignent également l’exemple des gouvernements de la France, du Danemark et de Singapour qui, tel que relaté par Lynda Gratton dans son éditorial[3] publié dans cette même MIT Sloan Management Review, collaborent étroitement avec les entreprises et les acteurs sectoriels afin de mettre sur pied des programmes favorisant la transition de la main-d’œuvre, en cette ère de bouleversements technologiques.

En somme, et j’appuie sans réserve la pensée de R. Edward Freeman et Joseph Burton à ce sujet, il est grand temps d’évacuer toute forme d’idéologie au sein de l’appareil étatique et de favoriser le pragmatisme, pour le bénéfice des citoyens et des payeurs de taxes que nous sommes! Aux entreprises et aux organisations de faire pression en ce sens auprès de leurs représentants!

 

 

 

 

[1] Michael Porter (1979), « The five competitive forces that shape strategy ». Harvard Business Review, 57(2), 137-145.
[2] R. Edward Freeman et Joseph Burton, « Governments as Facilitators of Value Creation ». MIT Sloan Management Review, 10 octobre 2018.
[3] Lynda Gratton, « Who’s Building the Infrastructure for Lifelong Learning? ». MIT Sloan Management Review, 8 septembre 2017.

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