Bienvenue en e-stonie!

À l’instar des entreprises, les États sont également en concurrence afin d’attirer les meilleures organisations sur leur sol national, tout comme les meilleurs talents de partout sur la planète. Pour les États qui s’appliquent à mettre en place à cette fin des conditions d’affaires gagnantes, les retombées sont évidemment positives. Un tout petit État, ex-république de la défunte Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS), est, à ce jeu concurrentiel, en voie de damer le pion à bon nombre de pays moult fois plus imposants. Coup d’œil rapide sur l’e-stonie!

Une vision prémonitoire

Un dicton bien de chez nous affirme que « C’est dans les petits pots qu’on retrouve les meilleurs onguents! » Si l’on applique cet adage à notre sujet d’aujourd’hui, il est facile de corroborer la chose. Pays d’à peine 1,25 million d’habitants, l’Estonie n’en impose guère, notamment devant son voisin russe, dont la population est près de 115 fois plus nombreuse! Mais qu’à cela ne tienne! Au lendemain de la chute du Bloc soviétique et de la déclaration d’indépendance de 1991, les dirigeants de l’Estonie ont décidé, à une époque où l’Internet n’en était qu’à ses balbutiements, de tout miser sur le virtuel. Choix avisé, pour cette nation qui manque cruellement de ressources naturelles : la matière grise et l’information seraient désormais les deux principaux vecteurs de croissance du pays.

Mettre en place un État virtuel

Comment le gouvernement de Tallinn a-t-il relevé l’immense défi de la modernité, dans un pays qui, à certains égards, accusait au moment de son indépendance d’importants retards de développement? Dès 1997, souligne Wen Hoe dans son article[1] publié sur le site Internet de la John F. Kennedy School of Government, l’ensemble des écoles estoniennes étaient connectées au web. Et dès 2012, tout le pays était câblé à la fibre optique, donnant ainsi accès librement et gratuitement à l’Internet à ses habitants. Nécessaire rattrapage puisque, comme l’indique Mari Roonemaa dans son article[2] publié dans l’organe de presse de l’UNESCO, environ 29 % des Estoniens étaient connectés à l’Internet en 2000; ce pourcentage est aujourd’hui d’environ 92 %.

La mise en place de l’État virtuel estonien n’a pas attendu tout ce temps, le gouvernement de Tallinn y travaillant depuis le début du siècle nouveau. Les diverses initiatives technologiques et informationnelles, lancées depuis le début du nouveau millénaire (voir le tableau ci-contre) et décrites sur le site e-Estonia, constituent l’ossature de l’administration virtuelle du pays. Ainsi, aujourd’hui :

  • 99 % des services publics en Estonie sont offerts et accessibles par l’entremise de l’Internet;
  • 95 % des citoyens estoniens s’acquittent de leurs obligations fiscales sur Internet;
  • Toutes les Estoniennes et tous les Estoniens possèdent une carte d’identité munie d’une micropuce, donnant accès à ces derniers aux services gouvernementaux;
  • Les citoyens peuvent voter virtuellement;
  • Le dossier médical des Estoniennes et des Estoniens appartient à ces derniers, et peut être consulté virtuellement par les professionnels de la santé;
  • Et depuis peu, l’Estonie offre la résidence virtuelle (e-Residency), permettant à un entrepreneur de créer son entreprise dans le pays et d’avoir ainsi accès à l’environnement technologique estonien et, surtout, à l’immense marché européen à partir de son pays d’origine.

Et la sécurité?

Indissociable de l’actuelle révolution technologique, la sécurité est évidemment garante du succès de l’e-stonie. À ce titre, tous les citoyens estoniens peuvent consulter leur dossier sur le portail central du gouvernement de l’Estonie, et peuvent connaître les instances ou les personnes qui ont accédé à leurs données. Impossible de corrompre les données ou de camoufler ses traces en cas d’intrusion : celles-ci sont protégées par la technologie de la chaîne de blocs (blockchain) rendant ces dernières pratiquement inviolables. D’autre part, c’est notamment en décentralisant les différentes banques de données que l’Estonie peut garantir la sécurité de ces dernières. Grâce à X-Road, un logiciel estonien, plus de 700 institutions et entreprises et 500 organisations publiques peuvent ainsi échanger de manière sécuritaire et en toute confidentialité (relire à ce sujet notre article « L’État, qu’on le veuille ou non… »). Ne serait-ce qu’avec la mise en place de ces banques de données et leur coordination grâce à X-Road, le gouvernement de Tallinn estime qu’il a épargné l’équivalent de 804 années de travail à ses fonctionnaires, et ce au cours de la seule dernière année! Autant d’économies dans les poches des contribuables estoniens.

Des résultats probants

Un quart de siècle après sa révolution numérique, les Estoniennes et les Estoniens peuvent être fiers du chemin parcouru. La mise en place de l’État virtuel estonien a fait du pays l’un des plus avancés en matière de technologie numérique (le logiciel de télécommunication Skype est estonien!) et, in fine, l’un des plus avantageux pour les affaires. De fait, l’Estonie a connu, au cours de cette période, une croissance annuelle de son PIB généralement meilleure que celle de l’ensemble des pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), et le pays se classe actuellement au douzième rang des pays du globe quant à la facilité d’y faire des affaires, selon le classement Doing Business établi par le Groupe de la Banque mondiale.

Un exemple à suivre, pour tous les pays qui souhaitent prendre réellement pied dans l’inévitable environnement propre au troisième millénaire!

 

 

 

 

[1] Wen Hoe, « E-stonia: One Small Country’s Digital Government Is Having a Big Impact ». Roy and Lila Ash Center for Democratic Governance and Innovation, John F. Kennedy School of Government, Harvard University, 7 juin 2017.
[2] Mari Roonemaa, « Global lessons from Estonia’s tech-savvy government ». The UNESCO Courier, avril-juin 2017.

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