L’innovation, un concept à géographie variable

L’innovation est au cœur de la stratégie de croissance d’un bon nombre d’entreprises et d’organisations pour qui sans innovation, point de salut! Mais l’innovation est rarement une création ex nihilo : elle émerge, prend racine et éclot au sein d’environnements qui débordent largement les quatre murs de l’organisation. C’est notamment grâce aux villes, à leurs initiatives et à leur dynamisme, que ces entreprises et ces organisations sont en mesure de tirer leur épingle du jeu concurrentiel au sein duquel elles se mesurent.

La fin de la domination de la Silicon Valley?

Rien ne saurait mieux illustrer mes propos en introduction que le cas de la Silicon Valley, cette région du fond de la baie de San Francisco où sont concentrées les plus grandes et les plus prestigieuses entreprises technologiques de la planète. D’autres régions métropolitaines sont également des pôles d’innovation importants : on pensera ici à Seattle (où siègent des entreprises comme Microsoft, Starbucks ou Amazon) ou encore à Boston ou à New York.

Richard Florida

Avez-vous l’impression que l’innovation n’est que le fait des États-Unis? À première vue, vous n’auriez pas tort! Mais les choses à cet égard seraient en voie de changer, et plus rapidement qu’il n’y parait. C’est ce qu’avancent Richard Florida, ce professeur américain à l’origine du concept de ville créative, et son complice Ian Hathaway, dans un récent rapport[1] publié par le Center for American Entrepreneurship. De fait, la répartition mondiale des jeunes pousses, mieux connues sous leur appellation anglaise de startups, et des flux de capitaux de risque (venture capital) connaît des changements majeurs depuis une décennie, changements qui remodèlent en quelque sorte la géographie planétaire de l’innovation.

Des tendances lourdes

En portant leur attention sur quelque 100 000 ententes de financement conclues entre 2005 et 2017 dans plus de 60 pays comprenant environ 300 agglomérations urbaines, Richard Florida et Ian Hathaway ont défini quatre tendances lourdes qui ébranlent le grand monde de l’innovation et du capital de risque à l’échelle du globe. Ce sont :

  • Une croissance impressionnante. Comme le signalent les auteurs de l’étude, le nombre d’ententes de capital de risque est passé de 8 500 à 14 800, soit un accroissement de 73 % entre 2010 et 2017. Quant aux montants relatifs à ces ententes, on parle d’une hausse de 231 %, de 52 à 171 G USD, toujours pour la même période;
  • Un phénomène désormais mondial. Jusqu’au milieu de la décennie 1990, les États-Unis accaparaient la presque totalité (95 %) des investissements mondiaux en capital de risque. Ce pourcentage a périclité depuis pour atteindre environ 75 % jusqu’en 2012, et la chute s’est accentuée depuis : l’Oncle Sam n’attire plus qu’environ la moitié du capital de risque investi sur la planète aujourd’hui;
  • L’urbanisation plus poussée. Historiquement, l’innovation, tout comme les capitaux pour la stimuler, était concentrée dans des emplacements excentrés, loin des grands centres urbains. La Silicon Valley, située à une centaine de kilomètres de San Francisco, illustre bien le phénomène. La tendance s’est inversée depuis, puisque, tel que présenté dans le tableau ci-contre, plus de 60 % des capitaux investis en innovation ont été accaparés par dix villes, dont trois comptent plus de vingt millions d’habitants et trois autres, plus de dix millions d’habitants;
  • La concentration de l’investissement. En lien avec le constat précédent, l’investissement tend à se concentrer sur quelques pôles urbains. Une addition rapide permet de constater que les cinq villes en tête du même tableau siphonnent près de la moitié du capital de risque. Si l’on pousse l’exercice plus à fond, on constate que 25 villes innovantes ont réussi à attirer plus de 75 % des capitaux en innovation.

En conclusion, Richard Florida et Ian Hathaway expliquent la genèse de ces tendances par trois facteurs. D’une part, la ville rassemble une masse critique de personnes, d’infrastructures et de capitaux qui fait en sorte que le développement et le lancement de nouvelles technologies peuvent bénéficier d’importantes économies d’échelle, expliquant ainsi le mouvement d’urbanisation du capital de risque. D’autre part, le ralentissement américain en matière d’investissement en technologie peut être associé à la montée des économies émergentes, celles de la Chine et de l’Inde notamment, qui a pour effet de « décloisonner » l’investissement hors des États-Unis. En dernier lieu, bon nombre de pays ont compris toute l’importance de l’innovation pour la prospérité collective, et mettent désormais en place les conditions économiques et réglementaires afin d’attirer le précieux financement en leurs frontières.

Si les États-Unis demeurent toujours le moteur de l’innovation mondiale, il est désormais évident que le fardeau du progrès est désormais davantage partagé, avec toutes les conséquences économiques et sociales positives que l’on peut imaginer pour ces nouveaux pôles technologiques.

 

 

 

 

[1] Richard Florida et Ian Hathaway, « Rise of the Global City Startup ». Center for American Entrepreneurship, octobre 2018.

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