Carrefour en Inde : la victoire des petits commerçants

Celles et ceux qui pestent contre les méfaits de la mondialisation et de ses vecteurs, les multinationales, se réjouiront à la lecture du présent récit. Car à bien des égards, la mésaventure du géant du commerce de détail français en Inde pourrait bien apparaître comme le dernier baroud des petits commerçants devant le rouleau-compresseur de la mondialisation.Pour Carrefour, la seconde plus grande entreprise de commerce de détail au monde, elle qui ne cède le pas qu’à Walmart, l’Inde représentait un marché au potentiel presque inépuisable, avec ses quelque 1,3 milliard d’habitants et sa croissance économique solide depuis deux décennies. Mais à peine quatre ans après son entrée sur ce marché en 2010, Carrefour mettait un terme à ses activités sur le sous-continent et quittait l’Inde, sans demander son reste. À quoi attribuer cette déconvenue?

Entre protectionnisme et ouverture

On ne pourra pas reprocher au marchand français d’avoir péché par excès d’enthousiasme en regard du marché indien. De fait, l’entreprise avait fait le choix, judicieux et prudent à première vue, d’ouvrir en 2010 une poignée de magasins de type « payez et emportez » (cash-and-carry, en anglais), uniquement destinés aux acheteurs commerciaux dans les villes de Delhi, d’Agra, de Jaipur, de Meerut et de Bangalore. En somme, une goutte d’eau dans la mare indienne… Les dirigeants de l’entreprise, basée à Boulogne-Billancourt, en banlieue parisienne, vous diraient que le principal facteur responsable de l’échec indien de Carrefour, c’est la politique indienne! Rien de surprenant pour ce pays, la plus grande démocratie au monde, alors que les entreprises qui veulent investir en Inde ont à composer avec les lois et les règlements propres au gouvernement fédéral, aux 29 gouvernements étatiques et aux autorités locales, le tout au sein d’un pays qui est davantage une large mosaïque ethnique, culturelle et religieuse qu’un pays solidement unifié. Un véritable casse-tête, quoi…

Comme le signalait à l’époque l’agence Reuters[1], le gouvernement de New Delhi avait, en 2012, ouvert le marché indien du commerce de détail, un marché évalué à 500 milliards USD, à l’investissement étranger, en joignant toutefois à cette ouverture des autorités l’obligation de s’approvisionner auprès de fournisseurs locaux ou nationaux. Pour une entreprise comme Carrefour, dont la chaîne d’approvisionnement est mondiale et qui compte sur les économies d’échelle qu’elle peut générer à l’échelle du globe pour rentabiliser ses activités, ces restrictions auront grandement contribué à refroidir ses ardeurs, elle qui visait, à brève et moyenne échéance, l’ouverture de supermarchés et d’hypermarchés qui constituent l’ossature du groupe français. Et l’arrivée du nationaliste et populiste Narendra Modi à la tête du pays en mai 2014 aura enfoncé le dernier clou dans le cercueil de Carrefour en Inde, ce dernier réaffirmant à l’époque son intention de maintenir le bridage des investissements étrangers dans le secteur du commerce de détail.

Vox populi

Si un tel bridage est toujours en place, c’est que le premier ministre Modi sait qu’il a l’appui des petits commerçants indiens, eux qui redoutent l’invasion des grandes enseignes dans leur marché. Ces derniers se comptent par millions (quatorze, plus précisément) et capturent plus de 90 % de la demande locale. À ce titre, comme le fait ressortir le reportage présenté par France 24 à ce propos, l’arrivée des géants du commerce de détail pourrait faucher d’un seul coup le pain et le beurre (le nan et le ghee?) de ces marchands. Mais d’autres, au contraire, estiment qu’une telle concurrence contribuerait à moderniser un secteur somme toute artisanal, tandis que les membres de la classe moyenne émergente souhaitent pouvoir s’approvisionner à un seul endroit, et au meilleur prix. Bref, l’Inde est tiraillée entre tradition et modernité, et Carrefour est sans aucun doute l’une des victimes collatérales de ce débat entre Indiennes et Indiens…

Que Carrefour se console! L’accès au marché indien est toujours aussi difficile pour les grandes chaînes occidentales, que ce soit dans le commerce de détail ou dans tout autre domaine d’affaires. L’exemple d’IKEA, que nous évoquions dans un article précédent (lire « IKEA au pays des maharadjahs », nous rappelle qu’il faut mille précautions et une bonne dose de patience afin de réussir en Inde!

 

 

 

 

[1] « Carrefour to exit India, shut five wholesale stores ». Reuters, 7 juillet 2014.

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