Le paradoxe de l’efficience

« Efficience : aptitude d’une machine, d’une technique, d’une personne ou d’une entreprise à fournir le meilleur rendement. »[1] Toutes les organisations, toutes les entreprises, du fait de la rareté des ressources, cherchent à atteindre l’efficience : question de coûts et, in fine, question de profitabilité. Mais trop d’efficience pourrait bien représenter un immense danger pour l’ensemble des acteurs évoluant au sein d’un domaine d’affaires donné.

Roger L. Martin

L’affirmation a de quoi surprendre, mais elle est merveilleusement bien soutenue par Roger L. Martin, dans son article « The High Price of Efficiency », publié dans la toute dernière parution de la Harvard Business Review. Car force est de reconnaître que la pensée stratégique moderne accorde une place de choix à l’efficience, que celle-ci se traduise par la traque au gaspillage, par la réduction des coûts ou par la recherche de meilleures manières de faire et de produire. À tel point que la quête de l’efficience opérationnelle constitue même l’une des assises de la stratégie de domination par les coûts, l’une des trois stratégies génériques (avec la stratégie de différenciation et de focalisation) conceptualisées par Michael Porter.

Sur papier, l’efficience n’a rien de mal en soi. Les entreprises et les organisations deviennent plus efficientes, elles peuvent donc abaisser le prix de leurs produits ou de leurs services en gardant une marge bénéficiaire acceptable, et c’est le client qui est gagnant. Nul ne peut être contre la vertu! Le problème se situe dans l’excès, affirme Roger L. Martin. Nous vivons en effet à une époque où l’efficience est devenue un dogme, et toutes les organisations, à peu d’exceptions près, adhèrent à ce dernier, avec des conséquences potentiellement néfastes pour tout un chacun.

Question de distribution

Les lois économiques et statistiques prévoient que dans une industrie quelconque, le rendement des entreprises, qu’il soit question de revenus ou de profits, devrait se répartir selon une distribution dite « normale » ou gaussienne. C’est la fameuse courbe en cloche, qui témoigne du fait qu’il y aurait environ 10 % d’entreprises très performantes, 80 % d’entreprises au rendement moyen et 10 % d’entreprises en péril. Mais la réalité, affirme Roger L. Martin, est d’un tout autre ordre. Ce dernier affirme au contraire que la recherche, voire même l’atteinte de l’efficience par certaines entreprises a favorisé un très petit nombre d’entre elles, tout en larguant leurs concurrents loin derrière. En somme, plutôt que de constater, au chapitre du rendement des entreprises, qu’une loi normale s’applique, l’auteur affirme qu’on est davantage en présence d’une distribution de Pareto, du nom du sociologue et économiste italien Vilfredo Pareto, qui stipule que l’on peut associer 80 % des effets constatés à 20 % des causes. Transposé dans notre contexte d’affaires, Roger L. Martin constate que, du fait de l’efficience atteinte par certaines entreprises, 80 % des revenus d’une industrie donnée sont souvent le fait de ces dernières, qui constituent environ 20 % du nombre d’entreprises du secteur. Et ce mouvement ne semble pas ralentir, puisque la concentration des entreprises, tous domaines d’affaires confondus, est un fait constaté et admis depuis trois décennies au moins.

Où est le problème?

Le problème, affirme Roger L. Martin, c’est que nos économies sont des systèmes relativement équilibrés. La preuve en est que sans être parfaite, la machine tourne, sans trop s’enrayer. Toutefois, la concentration des revenus ou des profits dans les mains d’un groupe restreint de joueurs peut également générer des effets délétères : pertes d’emplois au fur et à mesure que les petits et les moyens joueurs sont soit acculés à la faillite ou absorbés par les plus gros; tendances oligopolistiques qui pénalisent le consommateur, risques de cataclysme économique si l’une ou plusieurs de ces entreprises dominantes venaient à s’effondrer.

La poursuite sans fin de l’efficience est encore très forte au sein de nos entreprises et de nos organisations, et les écoles de commerce contribuent grandement à retransmettre de génération en génération cette idéologie qui, à bien des égards, pourrait s’avérer terme néfaste. Plutôt que de chercher à rendre nos entreprises et nos organisations efficientes à l’extrême, bref à les aseptiser (c’est l’expression qu’il emploie), Roger L. Martin suggère de les rendre davantage résilientes, c’est-à-dire capables de surmonter les obstacles qui se dressent devant elles et de s’y adapter éventuellement. « Pensez à la différence entre être adapté à l’environnement actuel (le résultat de l’efficience) et être capable de s’adapter à l’environnement. Les systèmes résilients sont généralement caractérisés par les mêmes éléments – la diversité et la redondance – que l’efficience cherche à éliminer »[2], indique le penseur canadien.

Comme en toutes choses, c’est davantage par les échecs et la capacité de les surmonter (la résilience) que par la quête de la perfection (l’efficience) que l’on forme les meilleurs!

 

 

 

 

[1] Source : Le Trésor de la langue française.

[2] Notre traduction d’un passage de l’article cité dans le texte.

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