Pourquoi le cellulaire est-il si cher au Canada?

C’est toujours un choc pour celles et ceux qui sont de passage au Canada, ou qui font le choix de s’y établir : les tarifs de téléphonie cellulaire y sont parmi les plus élevés sur la planète. Pour un pays qui se place dans le groupe des meneurs mondiaux en matière de télécommunications, la chose a de quoi étonner. Comment expliquer cette situation?

Les faits

D’abord, quelques statistiques permettront de prendre la pleine mesure du phénomène. Les plus récentes données de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sont indéniables : le Canada se situe dans le peloton de tête des pays présentant les tarifs de téléphonie cellulaire les plus élevés, que ce soit pour un forfait en basse utilisation (5e rang), en utilisation moyenne (7e rang) ou en utilisation élevée (5e rang)[1].

La concentration du marché

Un rapide coup d’œil à la structure du marché canadien de la téléphonie cellulaire permet de constater la présence d’un oligopole composé de trois grands joueurs, à savoir Rogers, Bell et Telus. De fait, ces trois incontournables accaparent tout près de 92 % des revenus annuels générés au sein du marché canadien, des revenus qui s’élèvent à 24,5 milliards CAD. Pourquoi parler d’oligopole? Sans parler de collusion, une chose qui serait évidemment défendue par les instances gouvernementales, force est de reconnaître que les trois larrons du cellulaire canadien ont des offres similaires, tant et si bien que d’une entreprise à l’autre, c’est pour l’essentiel bonnet blanc et blanc bonnet en ce qui a trait aux appareils et aux forfaits offerts.

J’entends d’ici votre question : pourquoi d’autres joueurs ne tentent-ils pas leur chance dans le marché canadien, étant entendu qu’une concurrence plus forte tirerait les prix vers le bas? À trois reprises au cours de la décennie 2010, l’autorité fédérale en la matière, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), a procédé à des enchères du spectre des services sans fil afin de permettre à d’autres joueurs de pénétrer le marché. De petits joueurs régionaux, dont notamment l’entreprise québécoise de télécoms Videotron, ont ainsi pu accéder au bassin de consommateurs canadiens. Mais leur poids dans l’ensemble du pays demeure somme toute marginal, et les entreprises qui ont eu accès au marché ont soit quitté le Canada ou ont été éventuellement rachetées par les trois grands, tant la position de ces derniers est solide. La venue d’entreprises étrangères, notamment américaines, serait la bienvenue, mais le CRTC interdit la présence d’un joueur détenu à majorité par des intérêts étrangers…

Géographie et démographie

La densité de population est également l’un des facteurs pouvant expliquer la faible performance du pays en termes de tarifs de téléphonie mobile. Le Canada s’étend, d’un océan à l’autre[2], sur plus de 5 500 kilomètres et, du nord au sud, sur plus de 4 600 kilomètres. L’énorme superficie du pays, la seconde après celle de la Russie, et la faible population (35,9 millions d’habitants) donnent une densité de population équivalente à 3,6 habitants au kilomètre carré, très loin des quelque 105 habitants au kilomètre carré de la France, par exemple. Par ailleurs, la population canadienne (en couleur sur la carte) est essentiellement agglutinée le long de la frontière américaine, à des latitudes où la température est plus clémente.

Les grands opérateurs cellulaires avancent donc, pour expliquer le niveau de la tarification canadienne, les arguments de l’étalement de la population canadienne et de l’entretien du réseau, en raison du climat nordique qui sévit au Canada durant la moitié de l’année. De fait, l’Association canadienne des télécommunications sans fil (ACTS) affirme qu’il en a coûté en 2018 tout près de trois milliards CAD pour maintenir et améliorer le réseau sans fil canadien, au demeurant très performant à l’échelle du globe.

Les contre-arguments

Pourtant, avancent certains observateurs, les facteurs évoqués plus haut n’expliquent pas tout. Le journaliste Tristin Hopper est de ceux-là, lui qui, dans son article[3] publié dans le quotidien torontois National Post, fait valoir que le cas de l’Australie vient contredire l’argument relatif à la densité de population. De fait, le pays affiche une densité de trois habitants au kilomètre carré, moindre que celle du Canada, pour des tarifs qui sont, en se référant au tableau présenté en début d’article, la moitié de ceux offerts au Canada. Troublant… Et que dire de l’argument climatique? À cet égard, le cas finlandais est riche d’enseignements, puisque ce pays scandinave connait un climat semblable à celui du Canada. Encore ici, les tarifs finlandais sont très bas, avec un réseau parmi les plus performants du globe…

Les Canadiennes et les Canadiens ne sont pas près de voir leur facture de téléphonie cellulaire chuter, malheureusement. Les barrières à l’entrée, qu’elles soient de nature économique ou réglementaire, jouent en faveur de Rogers, de Telus et de Bell, ces trois entreprises, ajoute Tristin Hopper dans son article, dégageant des marges de profit parmi les plus élevées parmi les entreprises mondiales de téléphonie cellulaire.

En guise de conclusion, je laisserai tout simplement le mot de la fin à l’expert du domaine Michael Geist, cité dans l’article du National Post, et à qui on demandait pourquoi les trois grands affichaient des tarifs aussi élevés. Sa réponse? « Parce qu’ils le peuvent ». Rien à dire de plus…

 

 

 

 

[1] L’OCDE définit les trois catégories d’utilisation de la manière suivante : 100 appels et 500 mégaoctets de données (basse utilisation); 300 appels et un gigaoctet de données (utilisation moyenne); 900 appels et deux gigaoctets de données (utilisation élevée). Source : www.oecd.org/internet/broadband/broadband-statistics

[2] La devise du Canada est A Mari Usque Ad Mare, une citation latine signifiant « d’un océan à l’autre ».

[3] Tristin Hopper, « Why Canadian cell phone bills are among the most expensive on the planet ». National Post, 18 septembre 2017.

Laisser un commentaire

Powered by WordPress.com.

Up ↑

%d blogueueurs aiment cette page :