Le gambit de Corbeil

Il existe au Québec un fait culturel qui ne manque jamais de faire sourciller ou de faire sourire (c’est selon!) les personnes qui ne sont pas familières avec les traditions d’ici : la période du déménagement. De fait, chaque année, le 1er juillet, ou pas très loin de cette journée, de 200 000 à 250 000 ménages québécois changent d’adresse. Pourquoi? Parce que, dans la très grande majorité des cas, les baux viennent à échéance en cette journée précise, qui coïncide également avec la fête nationale du Canada. Profitant de ce congé et de la température généralement clémente à cette période de l’année, les Québécoises et les Québécois font leurs boîtes, les entassent dans un camion ou dans tout autre véhicule de fortune, et changent de nid. Les incrédules peuvent jeter un œil à ce reportage de Radio-Canada qui décrit la coutume en question.

Un 1er juillet au Québec!

Un déménagement, c’est aussi souvent l’occasion pour les locataires ou les propriétaires de se débarrasser des vieux électroménagers qui ont atteint leur durée de vie utile ou l’ont dépassée. Et dans la cohue du 1er juillet, ces électros sont souvent laissés à l’abandon sur le trottoir, faisant ainsi la joie des ferrailleurs qui, comme le mentionne Vincent Larouche dans un article[1] publié sur le site Internet du quotidien montréalais La Presse, ramassent ces appareils et en revendent le métal pour sept à dix dollars. Va pour une laveuse ou une sécheuse, mais pour un réfrigérateur, un congélateur ou un climatiseur, la chose est beaucoup plus délicate. Ces indispensables contiennent en effet des gaz à effet de serre (GES) qu’on ne peut pas récupérer aussi facilement que le métal[2]. Et trop souvent, ils sont envoyés à la casse, laissant échapper dans l’atmosphère lesdits gaz qui contribuent directement au réchauffement climatique.

Que faire?

En 2017, le gouvernement québécois avait dans ses cartons un projet de loi qui aurait ajouté des frais de soixante dollars au prix d’un réfrigérateur neuf, somme qui aurait servi à financer un système de collecte et de recyclage pour ce type d’appareil. La loi n’a jamais vu le jour, l’Association des fabricants d’appareils électroménagers, l’Association canadienne des boissons et certaines chaînes spécialisées dans la vente d’électros s’étant opposées à la chose.

Qu’à cela ne tienne, la chaîne Corbeil Électroménagers, qui possède une trentaine de magasins situés majoritairement au Québec, a récemment fait un pied-de-nez à tous ces lobbies et au gouvernement du Québec, question de faire bouger les choses plus rapidement. Vincent Larouche, dans un second article[3], annonçait en effet que Corbeil Électroménagers allait, du 30 juin au 2 juillet, récupérer sans frais les appareils « froids » de toutes les personnes qui en feraient la demande, et allait les acheminer à l’usine québécoise PureSphera, spécialisée dans la récupération des GES : « On va subventionner toute l’opération, le coût des camions, les employés et les frais qui doivent être payés à PureSphera pour le traitement. L’idée est de créer un précédent. On pense que, de toute façon, il faut que notre industrie change », indiquait un porte-parole de la chaîne dans l’article de La Presse. Wow!

L’essence même du gambit

« Gambit : aux échecs, coup qui consiste, en début de partie, à sacrifier une pièce pour gagner un avantage en position. »[4] Si vous vous interrogez encore sur la signification du titre du présent article, ne cherchez plus : l’initiative heureuse et audacieuse de Corbeil Électroménagers constitue sans aucun doute un magistral gambit, dans le contexte du domaine d’affaires de la vente de meubles et d’électroménagers. En effet, la chaîne accepte de consacrer d’importantes ressources humaines, matérielles et financières à la collecte des vieux électros. Dans l’immédiat, il n’y a pas grand-chose à gagner pour Corbeil Électroménagers dans l’opération. Néanmoins, l’entreprise fait office de précurseur dans son domaine et se démarque habilement de ses concurrents qui, pour leur part, s’opposent aux écofrais souhaités pour favoriser la cueillette et le recyclage des vieux électros. Et dans un contexte où la clientèle des milléniaux est en phase avec les considérations environnementales, on peut espérer que le coup de Corbeil Électroménagers restera à l’esprit des clients actuels et futurs et que ces derniers choisiront éventuellement de s’équiper auprès d’une entreprise qui agit plutôt que de parler! Voilà toute l’essence de ce sacrifice, d’un point de vue stratégique.

Chapeau bas à Corbeil Électroménagers! Vraiment!

 

 

 

 

[1] Vincent Larouche, « Les gaz de milliers de frigos polluants rejetés impunément ». La Presse, 3 juin 2019.

[2] Selon l’organisme gouvernemental Recyc-Québec, « […] un réfrigérateur désuet mal récupéré risque d’engendrer autant d’émissions de CO2 qu’une voiture qui parcourt environ 17 000 kilomètres, soit plus que la moyenne annuelle des automobilistes québécois. »

[3] Vincent Larouche, « Corbeil ramassera gratuitement de vieux frigos pendant trois jours ». La Presse, 26 juin 2019.

[4] Dictionnaire Larousse. Définition de gambit.

Laisser un commentaire

Powered by WordPress.com.

Up ↑

%d blogueueurs aiment cette page :