Des licornes pas si magiques

Elles sont les stars de nos économies capitalistes modernes. Elles sont disruptives en bouleversant des modèles d’affaires solidement établis depuis des décennies, elles drainent vers elles d’importantes parts de marché et elles sont le cauchemar des joueurs établis. Mais un gros problème persiste à ce jour : les licornes sont, à ce jour, loin d’être profitables. Jusqu’à quand la magie va-t-elle opérer?

Tout nouveau, tout beau… Il y a à peine une décennie, on s’exclamait quant à leur caractère innovant, leur flexibilité, leur arrogance et leur capacité d’attirer les centaines de millions de dollars des investisseurs en capital de risque. Le futur, c’était les licornes (unicorn, en anglais), ces entreprises privées technologiques dont la valorisation s’élève à plus d’un milliard de dollars. À ce jour, selon le cabinet CB Insights, on compterait près de 400 de ces créatures, certaines bien connues comme Uber, Lyft, WeWork, Airbnb ou Vice Media.

Des pertes par milliards

Mais la réalité financière de ces entreprises n’est pas toute de rose teintée, loin s’en faut… L’hebdo britannique The Economist a procédé, pour les fins d’un article[1] à ce sujet, à un échantillonnage de douze licornes et constaté que pour onze d’entre elles, les pertes cumulées s’élevaient à environ 47 milliards USD. Rien de rassurant…

Dans le même ordre d’idées, les cas de Uber et de Lyft, qui viennent tout juste de perdre leur titre de licorne[2] sont particulièrement probants. Les deux concurrents californiens qui œuvrent dans le domaine du transport de passagers affichent, pour le premier trimestre de 2019, des résultats qui auraient rempli d’effroi le plus vert des analystes financiers. Uber a en effet généré un peu plus de trois milliards USD en revenus, mais aussi une perte d’un milliard USD en seulement trois mois d’activité. The Economist révèle par ailleurs, dans le même article cité plus haut, que Uber a complété l’année financière 2018 avec une perte de près de quatre milliards USD. Lyft ne fait guère mieux, présentant aussi une perte de 1,1 milliard USD de janvier à mars 2019, pour des revenus de 776 millions USD… Et malgré ces bilans plus qu’inquiétants, Wall Street ne rêve que de l’arrivée de ces licornes à la bourse.

De la poudre aux yeux?

Et si ces licornes ne faisaient que projeter des écrans de fumée en présentant sous un angle heureux leur performance (souvent réduite aux revenus et au nombre d’abonnés), le tout afin d’en arriver au but ultime : un providentiel appel public à l’épargne (initial public offering en anglais, ou IPO) qui viendrait in fine renflouer leurs coffres et assurer leur croissance? The Economist le laisse entendre : « Les entreprises doivent non seulement devenir grandes, mais aussi être perçues comme étant de plus en plus grandes; il est important de gagner le statut de licorne et de continuer à croître rapidement par la suite pour se faire connaître et attirer les meilleurs talents. »[3]

Dans un second article[4] sur les licornes, The Economist s’interroge, à juste titre, sur le modèle d’affaires de ces entreprises technologiques et sur la manière dont elles génèrent leurs revenus. De fait, nombre de licornes tendent à offrir leurs services à prix fortement réduits, de manière à survolter les revenus et à accroître rapidement le nombre de nouveaux clients. Mais à quel prix? Certes, les revenus et les clients augmentent en flèche, mais le trou financier créé par la marge bénéficiaire négative des licornes n’en finit plus de gagner en profondeur…

Pour les licornes, le danger est donc bien réel, et il l’est sans doute bien davantage pour les boursicoteurs qui voient en ces entreprises, évaluées à des sommes astronomiques, une bonne affaire, sans nécessairement s’interroger sur la solidité de leurs fondations. Certes, fait valoir The Economist, les licornes appuient leur modèle d’affaires sur des procédés technologiques somme toute peu dispendieux (publicité par les réseaux sociaux, utilisation de l’infonuagique) et sur des ressources matérielles à peu près inexistantes. Elles bénéficient également de taux d’intérêt peu élevés et de règlementations à ce jour peu contraignantes. Mais il n’en demeure pas moins que ce modèle d’affaires s’avère aisément réplicable : avec un certain capital, n’importe quelle entreprise pourrait lancer un service de covoiturage, de location d’espaces de bureau ou de livraison de repas. De fait, la volatilité de la clientèle d’aujourd’hui pourrait bien se retourner contre les licornes, toujours à la recherche du plus grand nombre d’abonnés possible. Et tout cela, sans compter sur la législation qui tend peu à peu à s’adapter aux activités de ces dernières…

Les licornes sont-elles un rêve qui finira par s’estomper? Quoi qu’il en soit, la réalité financière est bien en voie de rattraper ces dernières, et le réveil pourrait être brutal…

 

 

 

 

[1] The Economist, « The wave of unicorn IPOs reveals Silicon Valley’s groupthink ». 17 avril 2019.

[2] Ces deux entreprises sont récemment entrées en bourse, Lyft, le 29 mars dernier et Uber, le 10 mai dernier.

[3] Notre traduction.

[4] The Economist, « Tech’s new stars have it all—except a path to high profits ». 17 avril 2019.

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