Livraison à domicile : un gâteau de plus en plus gros

Si jadis la sortie au restaurant était synonyme de petite fête, les temps ont bien changé depuis! De plus en plus de restos offrent aujourd’hui la livraison à domicile, une tendance qui fait le bonheur d’une poignée d’entreprises spécialisées dans le domaine. Comment se porte ce domaine d’affaires naissant?

Évidemment, la livraison à domicile n’est pas une nouveauté dans l’industrie de la restauration. De grandes chaînes et de petits établissements indépendants l’offrent depuis des décennies. Ce qui a toutefois changé, notamment avec la révolution numérique toujours en cours, c’est qu’avec l’Internet, il est maintenant possible de mettre en relation sur une même plateforme l’offre gargantuesque dans un milieu donné à la demande toujours croissante des consommateurs. Car une partie de l’explication quant à la croissance d’entreprises et de sites Internet œuvrant dans la livraison à domicile se trouve également dans un fait sociologique d’importance. Derek Thompson dans son analyse[1] sur le sujet, publiée dans le magazine The Atlantic, nous révèle en effet que pour la première fois en 2015, les Américains ont dépensé plus d’argent au resto qu’à l’épicerie. Par ailleurs, le journaliste rapporte également que l’an prochain, on prévoit que les restaurateurs investiront davantage dans la mise sur pied d’infrastructures destinées à la livraison (cuisines et personnel supplémentaires, achats de véhicules, etc.) que dans leur propre établissement. Cette tendance est également confirmée dans un article[2] du magazine britannique The Economist, dans lequel on indique que la valeur de cette industrie, évaluée mondialement à 161 milliards USD l’an dernier, devrait être multipliée par six pour atteindre environ un trillion USD d’ici 2023.

Indigestion en vue?

À la lecture de ces dernières prévisions, on serait donc en droit de croire que le gâteau est assez gros pour tous les joueurs, anciens et nouveaux, de ce domaine d’affaires. Dans son

article cité plus haut, The Economist rappelle toutefois que la profitabilité demeure une denrée rare dans ce secteur en croissance, et que les entreprises pionnières bénéficient à ce titre de l’avantage du premier entrant, elles qui ont été créées, pour l’essentiel, au début de la décennie 2000. Les trois entreprises dominantes dans leur marché respectif sont l’entreprise américaine Grubhub, tandis que l’Europe est dominée par les portails britannique et néerlandais Just Eat et Takeaway. On peut ajouter à cette liste les entreprises Uber Eats, Foodora, DoorDash, Postmates, Zomato ou Talabat, cette dernière concentrant ses activités au Moyen-Orient.

Certes, ce type de service a ses avantages, dont le plus important est sans doute de « coller » à la personnalité et, surtout, à l’agenda des travailleuses et des travailleurs d’aujourd’hui : « Notre mode de vie est aujourd’hui plus chargé, surtout si vous êtes un professionnel qui travaille. Si vous faites partie du groupe pour lequel la nouvelle économie a été une bonne chose, vous avez moins de temps que jamais. La vraie valeur de tout le commerce électronique est simple : c’est la commodité »[3], affirme Garrick Brown, un observateur attentif du domaine, interviewé par Derek Thompson dans son article.

Le revers de l’assiette

Mais cette activité économique récente a aussi ses inconvénients, et non les moindres. Nombre de ces plateformes, on le signalait plus haut, attendent toujours l’arrivée des profits, de quoi user la patience des investisseurs en capital de risque qui ont englouti environ 30 milliards USD dans ces entreprises au cours des cinq dernières années. Par ailleurs, la question des salaires des livreurs et de la répartition des pourboires versés à ces derniers est un sujet polémique, le New York Times rapportant récemment une pratique douteuse de DoorDash consistant à combler le salaire garanti au livreur avec les pourboires de ceux-ci, versés électroniquement…[4] Quant à l’aspect environnemental de la chose, je laisserai Derek Thompson habilement exprimer ce qu’il en pense : « Tout comme Amazon, ces entreprises procurent à leurs clients une gratification instantanée et laissent derrière elles une montagne de déchets. »[5] À méditer lors de votre prochaine commande…

De plus, et malgré les avantages pour les restaurateurs à s’allier à de telles plateformes (accroissement des revenus, données supplémentaires sur leurs clients, etc.), certaines grandes chaînes de restauration montrent les dents, jugeant excessifs les frais exigés (environ 25 % de la valeur de la commande) par ces services de livraison. McDonald’s et Applebee’s, deux de ces chaînes qui génèrent un important volume de transaction pour les plateformes de livraison, ont récemment annoncé qu’elles ne renouvelleraient pas leur entente respective avec Uber Eats, accusée par ces géants de restreindre de manière importante leur profitabilité dans ce sous-segment.[6] C’est DoorDash qui va donc récupérer une portion des quelque trois milliards USD de revenus annuels issus de la livraison, dans le cas de l’entreprise aux deux arches d’or.

Tous ces facteurs pourraient donc, dans un avenir rapproché, contribuer à réduire le nombre de joueurs dans ce secteur en croissance. Certains, dont les investisseurs en capital de risque, pourraient bien avoir à se contenter de quelques miettes, plutôt que de jouir du festin qu’ils espéraient…

 

 

 

 

[1] Derek Thompson, « The Booming, Ethically Dubious Business of Food Delivery ». The Atlantic, 2 août 2019.

[2] The Economist, « The foodoo economics of meal delivery ». 1er août 2019

[3] Notre traduction.

[4] Lire à ce sujet l’article de Andy Newman, « My Frantic Life as a Cab-Dodging, Tip-Chasing Food App Deliveryman ». The New York Times, 21 juillet 2019.

[5] Notre traduction.

[6] Lire à ce sujet l’article de Heather Haddon, « Restaurants Are Arm-Twisting Delivery Companies to Lower Fees ». The Wall Street Journal, 23 juin 2019.

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