L’aîné et le risque stratégique : le syndrome de Caïn?

Certains parents ont peut-être l’impression que leur premier-né est plus sage, plus réservé et moins casse-cou. À l’inverse, les seconds et les rejetons qui suivent apparaîtront souvent, aux yeux de leurs géniteurs, plus extravertis et plus enclins au risque. Observe-t-on la même chose des décennies plus tard? Les PDG nés premiers de famille sont-ils plus prudents au moment de prendre une décision stratégique?

Rendons tout le mérite dû à Robert James Campbell, Seung-Hwan Jeong et Scott Graffin qui, dans leur article[1] paru dans la dernière mouture de la prestigieuse revue scientifique Academy of Management Journal, posent la question… et y répondent de manière assez convaincante!

La question de la prise de risque stratégique a été historiquement étudiée sous bien des angles. Dans la littérature scientifique consacrée à ce thème précis, les chercheurs ont par exemple étudié l’influence du nombre d’années en poste de direction, de l’expérience dans différentes fonctions de l’organisation, du profil psychologique ou de la scolarité afin d’expliquer la propension d’un PDG à prendre plus ou moins de risque. Mais aucune étude n’avait, à ce jour, supposé une corrélation entre le rang dans la fratrie et la prise de risque dans un contexte d’affaires. C’est maintenant chose faite grâce au professeur Campbell et à ses deux complices.

Pour ce faire, les trois universitaires ont scruté à la loupe l’histoire familiale et les décisions d’affaires de 71 PDG issus de 67 entreprises familiales sud-coréennes, toutes membres d’un chaebol[2]. L’hypothèse principale des chercheurs visait à établir, ou non, un lien entre le fait d’être un aîné ou un puiné et la prise de risque, étant entendu qu’un dirigeant étant né premier de famille sera davantage prudent lors d’une prise de décision risquée. Quant à la mesure de cette variable intangible qu’est le risque, les auteurs de l’étude ont utilisé trois indicateurs précis, à savoir les dépenses en capital, les investissements en recherche et développement et les acquisitions d’entreprises.

La réponse

Sachez donc, chers lecteurs, qu’il existe en effet une corrélation entre le rang dans la fratrie et la prise de risque. De fait, les PDG aînés sont généralement plus mesurés dans leurs décisions stratégiques. Qui plus est, les profs Campbell, Jeong et Graffin ont également établi le fait que plus la différence d’âge entre l’aîné et le second de famille où les enfants suivants était importante, plus grande était la prise de risque par ceux-ci. Voilà qui s’avère intrigant…

L’explication

Qu’est-ce qui peut bien expliquer un tel phénomène? Les auteurs, s’appuyant en cela sur les nombreuses études sociologiques menées sur les relations familiales, avancent une hypothèse toute freudienne, celle de la rivalité pour l’attention des parents. Laissons aux auteurs de l’article scientifique le soin d’expliquer la chose : « […] l’ordre de naissance influence la mesure par laquelle les individus peuvent s’engager dans des comportements risqués dans un contexte de rivalité fraternelle afin de favoriser leur niche au sein de la famille, le tout afin de s’assurer de l’attention et des ressources des parents à leur égard. Cette tendance à adopter des comportements à risque dans l’enfance devrait s’enraciner et, comme l’ont montré des études antérieures, devenir un facteur clé de la propension au risque d’une personne, une attitude qui persiste jusqu’à l’âge adulte, influençant les comportements subséquents. »[3] En somme, les puinés auraient davantage tendance à adopter des comportements risqués afin de rééquilibrer un tant soit peu en leur faveur l’attention déjà dirigée vers l’aîné, une attitude qui se transpose bien des années plus tard dans la manière dont ces derniers évaluent le degré de risque d’une décision stratégique à prendre.

Étude intéressante, et qui confirme ce que le psychologue américain Fitzhugh Dodson (1923-1993) a si bien résumé dans le titre de son best-seller mondial publié il y a près d’un demi-siècle : Tout se joue avant 6 ans… Chefs d’entreprise, voilà de quoi méditer dans les jours à venir!

 

 

 

 

 

[1] Campbell, R. J., Jeong, S. H., & Graffin, S. « Born to take risk? The effect of CEO birth order on strategic risk taking ». Academy of Management Journal, 62(4), 1278-1306

[2] « Les chaebols sont en Corée des ensembles d’entreprises, de domaines variés, entretenant entre elles des participations croisées. » (Source : Wikipédia)

[3] Notre traduction.

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