Osciller entre le cœur et le portefeuille

À quel point une entreprise doit-elle trancher, entre les valeurs qui orientent son activité et les revenus dont elle a bien besoin? La National Basketball Association (NBA), cette semaine engluée dans un conflit ouvert à saveur politique avec la Chine, a répondu sans équivoque à cette interrogation existentielle…

Les faits

Le 4 octobre dernier, le directeur général des Rockets de Houston, Daryl Morey, gazouillait un message de soutien à la population de Hong Kong, en lien avec les gigantesques et violentes manifestations qui s’y sont déroulées depuis le début de l’année. Hong Kong étant sous la tutelle de Beijing depuis la rétrocession du territoire par les Britanniques en 1997, le tweet en question n’a évidemment pas plu aux dirigeants chinois, et la réplique n’a pas tardé. Entre autres, la China Central Television (CCTV), la télévision d’État, a annoncé qu’elle n’allait pas retransmettre les matches préparatoires à la saison régulière qui doit débuter à la fin du mois d’octobre prochain. Même réaction de la part du conglomérat technologique Tencent qui, pour sa part, diffuse en continu (streaming) sur le territoire chinois les affrontements de la ligue professionnelle. Et tout ça, sans compter la rupture récente des contrats de commandites de certains équipementiers chinois, dont les entreprises Li-Ning, Peak et Anta, avec des athlètes de la NBA.

Devant l’ampleur de la polémique et la vigueur de la réplique de Beijing, Adam Silver, le commissaire de la NBA, publiait mardi dernier un communiqué couchant noir sur blanc la position de la ligue à l’égard de ce qu’il est convenu d’appeler « l’incident Morey ». La conclusion de ce communiqué est limpide : « […] la NBA ne se mettra pas en position de réglementer ce que les joueurs, les employés et les propriétaires d’équipe disent ou ne disent pas sur ces questions. Nous ne pourrions tout simplement pas fonctionner de cette façon », a prévenu le commissaire Silver, réaffirmant du coup la longue tradition de libre expression des principaux acteurs de la NBA, et ce depuis des décennies.

Un marché d’avenir

Qu’on ne se méprenne pas, il s’agit là d’un véritable bras de fer entre la NBA et l’État chinois. Difficile de prédire, à ce stade, l’issue de cet affrontement, tant les deux protagonistes sont imbriqués dans une relation mutuellement bénéfique, jusqu’à cette semaine du moins…

Car force et de reconnaître qu’à bien des égards, la Chine constitue l’avenir de la NBA. La ligue professionnelle y est commercialement active depuis plus de trois décennies avec des bureaux dans la capitale nationale, à Shanghai, Taipei (la capitale de Taiwan) et Hong Kong. Par ailleurs, le pays, comme le font valoir James T. Areddy et Ben Cohen dans leur article[1] publié à ce sujet dans le Wall Street Journal, constitue, de loin, le plus important marché pour la NBA en termes de fans. Les journalistes estiment en effet que l’Empire du Milieu compte environ 300 millions de joueurs actifs et un demi-milliard de Chinoises et de Chinois regardent les matches de la NBA par l’entremise des différents canaux de diffusion traditionnels et numériques. En somme, ça fait beaucoup d’amoureux du basket… et bien des yuans en poche pour la NBA! De fait, dans un second article[2] sur le sujet, les journalistes Jeff Zillgitt et Mark Medina rappellent que les revenus de la NBA issus du marché chinois s’élèvent à 500 millions USD, sur un total de huit milliards USD, et que la valeur de l’entreprise NBA China, le bras commercial du circuit professionnel là-bas, est estimée à environ cinq milliards USD…

Un dunk d’Adam Silver?

Considérant tout ce qui précède, on ne pourra que saluer la position de la ligue et de son commissaire qui, entre les valeurs qu’elle promeut (dont la liberté d’expression fait partie) et les profits passés, actuels et à venir, ont résolument choisi le camp de l’intégrité sur celui de la profitabilité. Ce courage, car c’est bien de cela qu’il s’agit, sera sans conteste salué à la fois par les parties prenantes américaines, mais peut-être aussi par une bonne partie des amateurs de basketball chinois, pour qui l’amour du ballon rond est plus intense que celui de ses dirigeants. On signalera toutefois au passage que ce même courage est loin d’être contagieux auprès d’autres entreprises faisant affaire en Chine, certaines adoptant un silence gêné alors que d’autres courbent l’échine devant les diktats de Beijing, un fait que nous relations dans notre récent article « Cathay Pacific, entre l’arbre et l’écorce ».

L’avenir dira si la droiture de la NBA sera payante à terme…

 

 

 

 

[1] James T. Areddy et Ben Cohen, « NBA vs. China: The Power Struggle Behind the Standoff ». The Wall Street Journal, 8 octobre 2019.

[2] Jeff Zillgitt et Mark Medina, « As impasse over pro-Hong Kong tweet simmers, what’s at stake for the NBA in China? ». USA Today, 9 octobre 2019.

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