La croissance à tout prix?

L’affirmation semble si bancale : la stratégie a pour objectif la croissance des entreprises et des organisations. Mais en 2020, à l’heure de la responsabilité sociale de l’entreprise, le diktat de la croissance a-t-il toujours sa place?

La réponse à cette question cruciale ne sera certes pas définitivement tranchée par un oui ou un non. Car, d’un côté, il est indéniable que la croissance est nécessaire au développement économique et humain de tout un chacun. Mais d’un autre côté, satisfaire ne serait-ce que les besoins essentiels des quelque huit milliards de Terriens fait en sorte de prélever une sévère ponction sur les ressources de notre environnement collectif. Que faire, alors?

C’est l’interrogation que pose Andrew Winston dans son billet[1] publié sur le site Internet de la MIT Sloan Management Review, et dont je tenais à partager avec vous l’essence, puisque la réflexion de l’expert s’avère, à mes yeux, digne de mention et fort instructive quant au devenir des entreprises et des organisations d’aujourd’hui et de demain.

La nécessaire croissance

Donc, oui à la croissance! Pourquoi? Parce que, affirme Andrew Winston, la libéralisation des marchés, l’essor de la démocratie, les avancées scientifiques et le développement technologique, pour ne nommer que ces facteurs, ont contribué sans l’ombre d’un doute à extirper une très grande partie de l’Humanité de l’indigence. L’auteur aurait pu appuyer son affirmation par mille et une statistiques, mais il a choisi d’en citer deux qui soutiennent sans failles son argument. En 1997, 42 % de la population de la Chine et de l’Inde vivait dans la pauvreté, avec l’équivalent de deux dollars américains par jour. En près d’un quart de siècle, ce pourcentage est respectivement passé à 12 % pour l’Inde et à 0,7 % pour la Chine. J’ajouterai simplement qu’en raison des facteurs évoqués précédemment, l’espérance de vie de la population mondiale est passée de 32 ans en 1900 à plus de 72 ans aujourd’hui. Besoin d’en dire davantage?

Certes, la pauvreté ne sera pas éradiquée de la surface du globe d’ici les prochaines décennies, cela va de soi. Il est clair que pour progresser à ce chapitre, la croissance s’avère aussi essentielle demain qu’elle le fut hier. Mais cette croissance souhaitée et nécessaire pourrait aussi sonner le glas de l’Humanité bien assez vite, à moins que l’on ne révise la notion même de croissance…

Des changements à l’horizon

Fort heureusement, les choses changent, et rapidement! Prenons l’exemple du plus important fonds privé d’investissement, la firme américaine BlackRock, qui gère à l’heure actuelle tout près de 7,5 trillions USD d’actifs, soit 7 500 milliards USD (!!!). Par l’entremise de son PDG, Larry Fink, BlackRock a annoncé il y a quelques jours que ses décisions d’investissements seront dorénavant orientées d’abord et avant tout par les considérations environnementales et climatiques[2]. Lorsqu’un fonds comme BlackRock parle, les PDG écoutent! En adoptant cette ligne directrice, BlackRock et toutes les entreprises et les organisations qui sont à l’avant-garde en matière de responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) indiquent que brasser des affaires en 2020 ne sera plus jamais comme avant. Désormais, les trois piliers de la RSE (le profit, mais aussi la planète et les personnes) devront être inclus dans la définition même de la croissance.

« Que se passerait-il si nous cherchions à accroître non pas les profits, mais plutôt la qualité des produits, l’expérience client, l’engagement et l’épanouissement des employés, le lien entre nos employés et leur collectivité, et notre bien-être général? », se demande Andrew Winston. De fait, le vœu pieux de ce dernier est en voie déjà de se concrétiser, un jour à la fois. Comme l’indique la firme KPMG dans son Survey of Corporate Responsibility Reporting 2017, 93 % des 250 plus grandes entreprises classées au Fortune 500 publient annuellement un rapport de RSE. C’est déjà une excellente chose! Et puisqu’il est question de ce classement hypermédiatisé du magazine Fortune, qui met surtout en lumière la taille gigantesque des revenus des entreprises qui y figurent, sachez que la rédaction de ce dernier, conjointement avec le Boston Consulting Group (BCG), a élaboré le Fortune Future 50, un indice qui met l’accent sur le rendement à long terme des entreprises et la considération des trois piliers de la RSE, avec notamment un indicateur relatif à la diversité des employés et des membres des instances décisionnelles.

En somme, c’est tout le monde des affaires, avec ses grands, ses moyens et ses petits joueurs, qui peu à peu redéfinissent la notion même de croissance et de succès. Les stratèges d’entreprise auront à réajuster le tir quant à cette nouvelle donne, si ce n’est déjà fait…

 

 

 

 

[1] Andrew Winston, « The Pros and Cons of “Growth” ». MIT Sloan Management Review, 28 janvier 2020.

[2] Lire à ce sujet l’article « BlackRock investira en fonction des changements climatiques », publié dans La Presse le 14 janvier dernier.

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