Singapour : miracle ou mirage économique?

La cité-État fut l’un des très grands succès économiques de la seconde moitié du siècle dernier. Mais derrière le faste et l’opulence qui caractérisent cette place financière d’importance et ce hub maritime d’envergure, l’un des plus fréquentés du globe, une réalité plus complexe se présente aux yeux de ceux qui se donnent la peine d’y voir de plus près…

Singapour constitue un cas d’exception dans l’histoire de l’Humanité. Colonie britannique depuis 1867, rattachée par la suite à la Malaisie en 1963, Singapour obtient son indépendance deux ans plus tard, en 1965. Sous la férule de son dirigeant d’alors, le premier ministre Lee Kuan Yew[1], l’État insulaire a depuis fait un bond prodigieux en trois décennies seulement, passant du statut de pays pauvre à celui de pays riche, comme en fait foi notamment le produit intérieur brut par habitant, qui s’élève à près de 95 000 USD, le septième en importance sur le globe.

Liberté contre prospérité

Le succès économique avéré de Singapour s’explique de mille et une manières. Mais si l’on veut tenter une explication synthétique, comme le fait par ailleurs Peter Guest dans son analyse[2] publiée dans la Nikkei Asian Review, on résumera le tout en disant que la fulgurante croissante économique du pays est surtout le fait de l’importante présence étatique dans la vie courante des quelque six millions de Singapouriennes et de Singapouriens. De fait, le People’s Action Party (Parti d’action populaire, en français), cocréé en 1954 par Lee Kwan Yew, détient la majorité des sièges au parlement du pays de manière ininterrompue depuis 1959 (!) ce qui, dans la réalité, fait de Singapour une « démocratie autoritaire », la famille Lee tenant fermement les rênes du pouvoir depuis l’accession du pays à l’indépendance[3]. Par ailleurs, signale Peter Guest dans son article, l’État possède 90 % des quelque 720 kilomètres carrés qui constituent la superficie totale du pays, et 80 % de la population demeure dans l’un des appartements ou des maisons détenues par la Housing & Development Board, l’entité gouvernementale responsable de la gestion du logement sur l’île. Et cela, sans compter sur le fait que l’État est l’actionnaire majoritaire de bon nombre des plus importantes entreprises du pays, comme la ligne aérienne nationale Singapore Airlines, par exemple. Une présence étatique importante, disions-nous…

Une situation mouvante

Mais, comme le relate Peter Guest dans son papier, le contexte socioéconomique mondial, frappé du sceau du nationalisme grimpant et d’une situation économique incertaine, commence à éroder peu à peu la paix sociale, fermement maintenue par le People’s Action Party depuis les tout débuts de la république. La croissance du PIB suit une pente descendante depuis la sortie de la crise financière mondiale de 2007-2008, et la transition de ce même PIB est désormais achevée, le pays étant progressivement passé d’une économie industrielle à une économie de services (75 % du PIB aujourd’hui).

Les conséquences d’une telle situation sont importantes. Au cours des deux à trois dernières décennies, l’emploi manufacturier s’est effondré, indique Peter Guest dans son article, laissant sur le carreau une cohorte importante de travailleurs généralement plus âgés. En parallèle, les nouveaux emplois, concentrés dans les services et la finance, sont occupés par de jeunes travailleurs immigrants, évidemment payés moins cher. S’en est suivi, au cours des dernières années, un appauvrissement d’une certaine frange de la population : environ 250 000 personnes vivent aujourd’hui dans une pauvreté qualifiée de fonctionnelle, à un moment où le coût de la vie s’élève progressivement, et dans un pays où le filet de sécurité sociale est pratiquement inexistant.

Par ailleurs, le basculement du PIB national dans l’économie des services génère, du fait de l’afflux de jeunes travailleurs étrangers, des tensions sociales certaines, dans un pays habitué à l’ordre et au calme. La population immigrante a presque doublé entre 2000 et 2010, passant de 755 000 à 1,3 million de personnes. Les travailleurs étrangers et les étudiants sont aujourd’hui évalués à 1,7 million de personnes, soit environ 27 % de la population totale du pays.

Comment ce tigre asiatique réagira-t-il devant les importants défis économiques et sociaux auquel il doit faire face? Histoire à suivre!

 

 

 

 

[1] Lee Kwan Yew fut successivement premier ministre de Singapour (1959-1990), puis « ministre senior » (1990-2004) et finalement « ministre mentor » (2004-2011). Il aura concrètement gardé le pouvoir pendant plus d’un demi-siècle, soit 52 ans.

[2] Peter Guest, « Is Singapore’s ‘perfect’ economy coming apart? ». Nikkei Asian Review, 22 janvier 2020.

[3] L’actuel premier ministre du pays est Lee Hsien Loong, l’aîné des enfants de Lee Kwan Yew.

Laisser un commentaire

Powered by WordPress.com.

Up ↑

%d blogueueurs aiment cette page :