L’avenir plus qu’incertain de l’industrie aérienne

Dommage pour l’industrie aérienne et ses millions d’employés qui y œuvrent aux quatre coins du globe, elle qui connaissait son erre d’aller depuis les débuts de la décennie 2010. Avec le ralentissement forcé imposé par l’actuelle pandémie, à quoi ressemblera la ligne aérienne de l’ère post-COVID?

Sombres statistiques

Au-delà des personnes infectées lors de l’actuelle pandémie (ils sont, à ce jour, plus de 4,7 millions à l’échelle planétaire) et de celles et ceux qui ont malheureusement succombé à la COVID-19 (plus de 317 000), les conséquences économiques de la crise sanitaire que nous connaissons sont catastrophiques pour des centaines de millions de Terriennes et de Terriens. Parmi les domaines d’affaires les plus affectés, l’aviation civile connait à l’heure actuelle des moments sombres, encore plus sombres que ceux vécus au lendemain des attentats terroristes du 11 septembre 2001. L’Association internationale du transport aérien (AITA) estime que les pertes pour l’ensemble des lignes aériennes regroupées en son sein

pourraient s’élever à plus de 250 milliards USD pour la seule année 2020, d’où l’empressement des instances gouvernementales à les soutenir à l’aide d’incitatifs fiscaux ou de subventions directes. Déjà, Washington a lancé une bouée de sauvetage de 50 milliards USD pour la survie de ses lignes aériennes nationales, une bouée à laquelle plus de 200 avionneurs se sont accrochés à ce jour. American Airlines, la plus importante ligne aérienne au monde en termes de flotte (871 appareils et 6 800 vols quotidiens), a reçu à elle seule 5,8 milliards USD, et ce n’est qu’un début…

De demain, nul n’est certain…

Que ceux qui parient sur le retour en force du trafic aérien lorsque la crise sera du passé tempèrent leurs ardeurs : la solide croissance qu’a connue l’industrie au cours de la dernière décennie ne réapparaîtra pas de sitôt. De fait, si les lignes aériennes peuvent compter sur l’appui temporaire de l’État pour les semaines et les mois à venir, rien n’est moins sûr au-delà de cette échéance. Et nombre d’observateurs prévoient des changements structurels d’importance dans l’industrie, tout comme ceux qui sont survenus en réaction au 11 septembre 2001.

Bien des questions, et peu de réponses

Puisque le métier de stratège consiste à poser des questions et à tenter de trouver les réponses à ces dernières, voici quelques interrogations auxquelles les hauts dirigeants des lignes aériennes doivent cogiter ces temps-ci, et je ne les envie pas!

  • Comment générer des revenus à l’heure actuelle? Le 1er mars dernier, plus de 2,5 millions d’Américains voyageaient quotidiennement dans les cieux; un mois plus tard, ce nombre avait chuté à moins de 100 000 passagers par jour. C’est dire toute l’ampleur de la crise… Pour les lignes aériennes les plus agiles, le problème évident de liquidités peut être partiellement contourné en reconfigurant l’espace en cabine et en soute afin d’accueillir davantage de fret. Noliser certains vols, voire même se départir d’aéronefs ainsi réaménagés au profit de services postaux, de services de livraison ou d’entreprises spécialisées dans le commerce électronique (qui connaît bien entendu un boom à l’heure actuelle) peut permettre d’éviter la saignée financière un tant soit peu;
  • À quoi ressemblera l’expérience de vol future? Beaucoup de changements sont à prévoir, changements qui engendreront évidemment des coûts… et de longues files lors de l’embarquement. En entrevue pour la chaîne économique BNN Bloomberg, le vice-président à la sécurité d’Air Canada préparait déjà la table pour ce qui attend les voyageurs à l’avenir : « Tout comme le 11 septembre a entraîné des changements massifs dans le contrôle de nos passagers, je pense que la COVID-19 entraînera également des changements durables quant à la manière dont un client sera contrôlé dans un aéroport. Auparavant, nous cherchions à assurer la sécurité physique de nos clients. Dorénavant nous veillerons à assurer la biosécurité de nos clients »[1]. Respect des mesures de distanciation sociale dans les aérogares, prise de température à l’embarquement, port obligatoire du masque en vol, nouvelles normes de nettoyage et de désinfection entre les vols, reconfiguration de la cabine : voilà ce à quoi pourrait bien ressembler l’expérience de vol dans les années à venir, avec bien entendu les coûts et le temps perdu engendrés par la situation.
  • La demande sera-t-elle au rendez-vous? Encore ici, rien n’est assuré. Bon nombre d’entreprises et d’organisations découvrent, ou redécouvrent, les avantages budgétaires du télétravail (moins d’espace de bureau, meilleure productivité pour certains, etc.), grâce notamment aux diverses plateformes de visioconférences déjà existantes sur le marché, et qui s’améliorent au fil de la forte croissance de la demande[2]. Et qu’en sera-t-il deLessons unlearned, world caught off-guard by Covid-19: Travel Weekly l’envie de prendre l’avion, dans un environnement clos rempli de personnes dont on ignore la provenance et le bilan médical? D’autre part, il est à peu près certain que les prix ne seront pas au niveau de ceux des années antérieures. Les lignes aériennes auront à jongler avec de fortes pressions pour récupérer leurs pertes, les coûts supplémentaires engendrés par les nouvelles mesures de biosécurité et la nécessité de ne pas faire fuir la clientèle avec des tarifs trop élevés. Difficile casse-tête en perspective…

Une chose demeure certaine : l’industrie de l’aviation civile est trop importante pour que l’on ne permette sa chute. Cette industrie est intimement liée à la prospérité économique générale, du fait des emplois directs et indirects qui y sont rattachés, entre autres. Mais la convalescence sera longue, très longue. Dans un document publié récemment et dont je reproduis l’un des planches ci-contre, l’économiste en chef de l’AITA n’entrevoit pas de retour à la normale pour l’aviation civile avant 2023, si tout va bien. Il faudra prendre son mal en patience d’ici là, et souhaiter le mieux pour ce secteur névralgique de nos économies et de nos sociétés…

 

 

 

 

 

[1] Notre traduction. Cité dans l’article de Jon Mace, « « Opportunity for innovation « : What the future of air travel may look like ». BNN Bloomberg, 8 mai 2020.

[2] Relire à ce sujet notre article « La vidéoconférence, prochain eldorado? », publié en avril dernier.

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