COVID-19 et transition énergétique : la fenêtre idéale?

« À quelque chose, malheur est bon », veut l’adage populaire… La pandémie de COVID-19 aura eu, au cours des derniers mois, pour surprenant effet de réduire la circulation routière et aérienne, et d’assainir un tant soit peu la qualité de l’air dans bon nombre d’agglomérations. Il s’agit certes là d’une excellente nouvelle et plusieurs s’interrogent à savoir si cette accalmie environnementale constitue l’amorce du véritable tournant vert que la grande majorité des citoyennes et des citoyens, tout comme de plus en plus d’entreprises et d’organisations, appellent de leurs vœux.

Pierre-Olivier Pineau, professeur titulaire au Département de sciences de la décision de HEC Montréal, est la personne toute désignée pour confirmer ou infirmer la chose. À la tête de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie, toujours à HEC Montréal, le professeur Pineau est régulièrement sollicité par nombre d’acteurs (instances gouvernementales, entreprises, médias) sur les questions énergétiques. Je l’ai rencontré afin qu’il nous livre ses impressions sur ce sujet d’importance pour le devenir de nos sociétés.

François : L’actuelle pandémie est sans conteste l’un des événements les plus importants de notre histoire sociale et économique moderne. Du point de vue des énergies renouvelables, est-ce que les temps actuels constituent une fenêtre afin d’accélérer la transition énergétique?

Pierre-Olivier Pineau : J’aimerais pouvoir dire que la pandémie est un tournant pour la transition énergétique, mais ce n’est pas clairement le cas à l’heure actuelle. Si on regarde la situation du pétrole, par exemple, le prix du baril, qui est aujourd’hui assez bas, fait en sorte que, du point de vue des énergies renouvelables, c’est une lame à double tranchant. Dans la mesure où les énergies fossiles ne sont pas chères, les alternatives ne sont pas attrayantes, économiquement parlant. Toutefois, là où ça peut être un tournant intéressant pour les énergies vertes, c’est que la demande mondiale de pétrole a chuté depuis 2014, et qu’il est possible que cette demande ne retrouve jamais les niveaux antérieurs à la pandémie. Ce qui pourrait aussi se produire dans l’avenir, c’est que compte tenu des résultats financiers décevants des compagnies pétrolières au cours des dernières années, ces dernières réduisent leurs investissements dans la recherche de nouveaux gisements. Il pourrait donc y avoir, d’ici deux ou trois ans, un petit choc pétrolier causé par une offre à la baisse, et donc des prix en hausse. Mais à mon avis, cette remontée des prix ne peut pas être durable, car on a de plus en plus de technologies autres (véhicules électriques, biocarburants, etc.) qui se développent et qui deviennent de plus en plus intéressantes pour les consommateurs.

François : Donc, avec moins de voitures sur les routes et beaucoup moins de smog et de pollution en raison du confinement, on aurait pu croire que 2020 constituerait l’année charnière pour la transition énergétique. Mais ça ne semble toujours pas être le cas…

Pierre-Olivier Pineau : Au début de la crise, j’étais peut-être naïvement optimiste. Mais aujourd’hui, je le suis beaucoup moins lorsque je constate que les ventes de voitures repartent de plus belle. Paradoxalement, depuis les débuts de la pandémie, les gouvernements ont injecté tellement d’argent dans l’économie, et c’est une bonne chose. Mais l’un des effets de ces mesures d’urgence, c’est que l’État a permis de maintenir le haut niveau d’endettement et les mauvaises habitudes d’achat des consommateurs. Alors qu’il y aurait pu y avoir une « purge » au sein de l’économie, l’argent versé en aide par les gouvernements permet plutôt de maintenir et de prolonger notre style de vie. Mais ce style de vie, on sait que d’un point de vue environnemental, il est hautement problématique. La crise aurait pu être l’occasion de se dire collectivement « il faut changer ça! », mais ce n’est pas le cas. L’aide gouvernementale et le confinement font en sorte de nous ancrer davantage dans nos habitudes néfastes de consommation.

François : À chaque année depuis 2015, la Chaire que tu présides publie le rapport État de l’énergie au Québec. Dans l’édition 2020 de ce rapport, on y indique notamment que « [l]es tendances énergétiques ne sont pas rassurantes : malgré plusieurs initiatives notables, le Québec continue d’accroître sa consommation de produits pétroliers, et ses émissions de GES stagnent depuis 2014. » En gros, où est le problème, et que doit-on faire pour atteindre les cibles visées?

Pierre-Olivier Pineau : Au Québec, le seul secteur qui va dans la mauvaise direction, c’est le large domaine du transport (personnel et commercial).

Au chapitre du transport personnel, le confinement et le télétravail freinent certainement les déplacements, mais ça prendrait quelque chose de beaucoup plus radical en vue de la transition énergétique. On ne peut pas faire une réelle transition en conservant un parc de six millions de véhicules, dans le cas du Québec : ça doit forcément impliquer moins de véhicules. On ne peut pas imaginer un monde où l’on respecte les limites des écosystèmes avec autant de véhicules par habitant. Depuis vingt ans, le nombre de véhicules par habitant ne cesse d’augmenter, et on brûle plus d’essence… Pour atteindre les cibles de réduction des gaz à effet de serre (GES), on sait ce qu’il faut faire : du covoiturage, du télétravail, du transport en commun, du transport actif. Tous ces moyens, on les connaît déjà, et ils coûtent moins cher que la possession d’un véhicule individuel.

La situation est encore plus préoccupante dans le cas du transport de marchandises. Depuis vingt ans, c’est le secteur où la consommation d’énergie a crû le plus rapidement. Notamment, le nombre de camions lourds a explosé et ça, c’est très préoccupant. Pour contrer cette croissance, il n’y a que le transport ferroviaire qui s’avère être un substitut intéressant, pour une partie du transport de marchandises lourdes. Les gros avantages du train, c’est qu’il consomme 90 % moins d’énergie que le camion, pour la même tonne transportée sur un kilomètre, que l’emprise terrestre du transport ferroviaire est moindre, et que ça coûte beaucoup moins cher de construire une voie ferrée qu’une autoroute.

François : Et la voiture électrique, dans tout ça?

Pierre-Olivier Pineau : Les véhicules électriques vont avoir un rôle croissant à jouer, c’est sûr. Mais la vraie bataille à mener, c’est celle contre la voiture personnelle employée de manière individuelle, qu’elle soit électrique, hybride ou à essence. Bien entendu, je préfère le véhicule Tesla, Tesla Model X, Charging, Superchargerélectrique au véhicule classique. Mais il faut inverser la tendance actuelle du véhicule individuel. Nous avons au Québec un parc automobile en croissance : il faut le réduire. Cela dit, il y a, à l’heure actuelle au Québec, 35 000 véhicules électriques et le même nombre de voitures hybrides et d’ici la fin de l’année, le nombre de ces deux types de véhicules devrait s’élever à environ 100 000 unités. C’est bien, mais sur un total de six millions de voitures au Québec, c’est peu. Et gardons à l’esprit qu’au cours des dernières années, les ventes de véhicules utilitaires sport sont supérieures à celles des véhicules électriques et hybrides…

François : De grandes entreprises annoncent des engagements importants en matière de développement durable : Apple veut être carboneutre d’ici 2030, Amazon d’ici 2040 et DHL d’ici 2050, par exemple. C’est un pas dans la bonne direction?

 Pierre-Olivier Pineau : C’est un pas dans la bonne direction, mais je pense aussi qu’il y a une bonne part de greenwashing[1]. Les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre au Québec, See Amazon's new Prime delivery initiative - CNN Videoce n’est certainement pas Amazon, Postes Canada, DHL ou Fedex. Ce sont plutôt des entreprises avec lesquelles les gens n’interagissent jamais, comme Rio Tinto (aluminium), ArcelorMittal (sidérurgie) ou les cimenteries, par exemple. Alors qu’Amazon, DHL ou Fedex sont visibles de tous quotidiennement, ces grands pollueurs n’ont pas de pression publique directe afin de réduire leur impact environnemental. L’empreinte environnementale du secteur des services est tellement faible que c’est facile pour Amazon, par exemple, d’annoncer la carboneutralité pour 2040. Pour ces entreprises, de tels objectifs sont beaucoup plus faciles à atteindre, et les efforts pour y arriver leur procurent un important un capital de sympathie. Ce sont de belles annonces, mais qui n’engendrent pas de changements fondamentaux.

 

 

 

 

 

[1] Le greenwashing, ou écoblanchiment en français, est une « [o]pération de relations publiques menée par une organisation, une entreprise pour masquer ses activités polluantes et tenter de présenter un caractère écoresponsable. » (Source : Office québécois de la langue française)

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