La revanche du rail?

Au cours des deux dernières décennies, le transport aérien de passagers a connu une forte croissance. Mais en cette période de pandémie, alors que l’immense majorité de la flotte mondiale d’aéronefs est clouée au sol, le train est peut-être en voie de connaître une renaissance inespérée…

La Nature a horreur du vide!

Tel est le principe qu’énonçait, il y a plus de 2 300 ans, le philosophe grec Aristote, principe que l’on peut aisément appliquer dans le large domaine de la stratégie d’entreprise. En effet, l’absence, temporaire ou permanente, d’un concurrent ou d’un substitut au sein du marché fera en sorte d’accroître les efforts des autres joueurs afin de se saisir des parts de marché devenues vacantes. Ainsi en va-t-il, comme le rapportait dernièrement le journaliste Jean Liou dans son article[1] publié dans le quotidien montréalais La Presse, du transport ferroviaire de passagers en Europe qui, au vu du fort ralentissement du trafic aérien de passagers, connaît à l’heure actuelle un second souffle.

Un coup d’œil sur le graphique ci-haut permettra de constater que le transport européen de passagers par rail connaît, de manière générale, une croissance honorable depuis quelques années, mais rien qui ne s’approche de la croissance annuelle moyenne des passagers constatée dans l’aviation civile (7,15 % entre 2009 et 2018, selon l’Organisation de l’aviation civile internationale). Qu’est-ce quoi peut expliquer cet écart? Une foule de facteurs, notamment le désinvestissement généralisé dans le domaine ferroviaire au cours des dernières années, les grèves, les retards et, élément important, la popularité des compagnies aériennes à bas prix (low cost), expliquent entre autres la moindre popularité des déplacements interurbains en train.

Le retour des trains de nuit

Mais les pressions environnementales de plus en plus marquées de la part de la clientèle, conjuguées à l’aéroculpabilité[2] (flight shame) que peuvent ressentir certaines personnes, ont fait en sorte de remettre au goût du jour les trains de nuit, un service qui avait connu une baisse marquée de son achalandage depuis une vingtaine d’années. Le fer de lance de ce renouveau ferroviaire européen est l’Österreichische Bundesbahnen[3] (ÖBB) qui, depuis 2016, offre le service Nightjet. Ainsi, plus de 25 liaisons nocturnes à partir de Vienne et d’autres villes autrichiennes et allemandes ont été mises en place par l’ÖBB, avec un étonnant succès. Ils ont été en effet 1,4 million de passagers à voyager de nuit avec l’ÖBB lors de l’année inaugurale de Nightjet et l’an dernier, ce nombre est passé à 1,75 million de passagers. Tablant sur cet évident succès, l’ÖBB vient tout juste de siffler le départ d’un investissement de 500 millions d’euros qui servira à améliorer l’expérience en cabine d’ici 2024. Voyez le résultat attendu sur la vidéo qui, pour emprunter à Charles Baudelaire le titre de l’un de ses poèmes, constitue une véritable Invitation au voyage!

La renaissance du train de nuit titille également bon nombre d’organisations ferroviaires, privées ou publiques, qui, sans mauvais jeu de mots, ne souhaitent pas demeurer sur le quai de la gare devant ce regain d’intérêt de la part des consommateurs. Déjà, Emmanuel Macron avait annoncé le mois dernier le retour des trains de nuit dans le cadre de sa politique de transition énergétique : « On va redévelopper les trains de nuit. Parce que ça permet de faire des 5 raisons de prendre le train de nuit - OUI.sncféconomies et ça permet de réduire nos émissions [de CO2] », a déclaré le président français[4]. La balle est dès lors dans le camp de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), elle qui desservait plus de 500 villes avec son réseau nocturne dans les années 1980 et qui ne maintient plus que deux lignes de nuit à l’heure actuelle.  Idem pour l’Administration nationale suédoise des transports (Trafikverket), qui vient de délier les cordons de sa bourse à hauteur de 400 millions de couronnes (environ 46 millions USD) afin de mettre sur pied des liaisons de nuit entre la capitale Stockholm et la ville allemande de Hambourg, tout comme entre la troisième ville du pays, Malmö, et Bruxelles, en Belgique.

Comme quoi, en stratégie d’entreprise, le malheur des uns fait souvent le bonheur des autres!

 

 

 

 

 

[1] Jean Liou, « Le train de nuit revient en grâce ». La Presse, 3 août 2020.

[2] L’aéroculpabilité peut être définie comme le « [s]entiment de culpabilité ou [de] honte que ressent un voyageur à l’idée d’utiliser le transport aérien, qu’il juge trop polluant, et qui le pousse à se tourner vers d’autres moyens de transport afin de réduire son empreinte de carbone. » Source : Office québécois de la langue française, Grand dictionnaire terminologique.

[3] Littéralement « Chemins de fer fédéraux autrichiens ».

[4] Cité dans « Vers un grand retour des trains de nuit? ». Midi Libre, 15 août 2020.

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