L’œil aiguisé de l’expert

Il y a de ces rencontres fortuites qui nous marquent et que l’on chérit pour toujours par la suite. Monsieur Alain Batty est assurément l’une de celles-ci. J’ai eu l’immense privilège de rencontrer Alain Batty l’an dernier, alors que l’on m’avait demandé de l’assister dans la préparation de la formation Le leadership stratégique, passez de gestionnaire à PDG, qu’il donne annuellement à l’École des dirigeants de HEC Montréal.

Alain Batty | Contributors | HEC MontréalIl faut dire que d’un point de vue strictement stratégique et managérial, Alain Batty est une solide pointure! L’homme a une vaste expérience de dirigeant à l’international, ayant eu l’occasion, au cours des 32 années qu’il a passées chez le constructeur automobile américain Ford, de présider aux activités de l’entreprise en Belgique et au Luxembourg (1991-1993), en Espagne et au Portugal (1993-1995), en Afrique et en Asie-Pacifique (1995-1998), en Russie (1998-2001) et finalement au Canada (2001-2004). Monsieur Batty est également juge au Tribunal de Commerce de Paris et possède sa firme de consultation, Batty & Associés. Je lui ai parlé en juillet dernier afin qu’il nous fasse part de ses impressions quant à l’évolution du domaine de l’automobile, en cette difficile année 2020.

François : L’actuelle pandémie est sans conteste l’un des événements les plus importants de notre histoire économique moderne. Comment entrevoyez-vous les impacts de cette crise sur l’industrie automobile?

Alain Batty : C’est catastrophique, quel que soit le domaine. À chaque mois perdu dans l’industrie automobile, c’est un peu plus de 8 % du chiffre d’affaires qui s’envole. Et dans ce domaine, il y a des marges de 2 ou 3 %. On imagine alors la catastrophe. Et même avec les subventions étatiques pour soutenir l’économie, les ventes demeurent en deçà des ventes constatées lors des années précédentes. Pour l’année en cours, je pense que les pertes vont s’élever entre 20 et 30 %, et tous les grands constructeurs généralistes vont perdre de l’argent, c’est clair. C’est une crise profonde pour l’industrie automobile, et elle sera encore plus importante s’il y a une seconde vague et un autre confinement… Et comment sera 2021? C’est difficile à dire, mais si les constructeurs ont fermé des usines et qu’ils ont mutilé leur chaîne logistique, car on parle ici de milliers de fournisseurs, c’est alors une catastrophe en cascades qui s’annonce, avec des pertes de compétences pour tous…

François : Si vous étiez toujours à la tête de Ford Canada aujourd’hui, quel serait le message que vous lanceriez à vos employés? À vos clients? Qu’est-il important d’envoyer comme message?

Alain Batty : C’est une bonne question. Car en présence d’un environnement aussi gravement perturbé, on ne peut pas espérer lutter contre un courant aussi fort. Il faut essayer d’être le plus transparent possible sur la situation, car tout le monde voit bien qu’on ne vend pas autant et que les usines ne tournent pas à fond. Mais au-delà de ce message de réalisme économique, le grand message, c’est de démontrer à ses employés que leur santé et leur sécurité sont importantes pour l’entreprise. Les employés savent bien que si l’on doit prendre des décisions économiques difficiles, ce n’est pas par plaisir. Et nous avons aussi des concessionnaires qui ont des employés, des fournisseurs qui ont des employés… Il faut y penser aussi.

François : Tesla est devenu dernièrement le constructeur possédant la plus importante capitalisation boursière.  Qu’est-ce que ce fait vous inspire?

Alain Batty : La réponse sincère? C’est incompréhensible! C’est un truc de spéculateur. Remettons les choses dans leur contexte. Tesla produit annuellement 350 000 voitures, tandis que Ford en fabrique près de 5,4 millions. Ce n’est pas du tout le même métier. En fait, c’est très frustrant de voir des sociétés comme Tesla, qui n’ont pas pour objectif premier de créer des emplois, être récompensées par les marchés financiers. C’est aberrant! Ce ne sont pas encore de grands industriels. Je souhaite que Tesla le devienne : la concurrence est toujours une bonne chose. Mais dans l’état actuel des choses, la promesse de Tesla est à peine remplie. Tous les fondamentaux qu’un investisseur regarde (revenus, profits, etc.) sont plus ou moins au rendez-vous. Encore une fois, comment imaginer qu’un constructeur qui fabrique environ 350 000 voitures annuellement a une valeur plus importante que Volkswagen, Toyota, General Motors ou Ford? Pour moi, ça demeure un mystère financier…

François : Que pensez-vous de la montée de la demande pour les véhicules hybrides et électriques pour l’industrie automobile?

Alain Batty : Il y a un indéniable virage que l’industrie automobile a négocié depuis quelques années, aidée en cela par les subventions gouvernementales à l’achat. Tout ceci a fini par créer un marché qui est en voie de grossir, bien qu’il ne soit environ que d’environ 5 ou 6 % de l’ensemble des voitures en circulation. Et si les instances étatiques arrêtaient de subventionner l’achat des véhicules verts, le marché n’y serait pas. Le fait est que les consommateurs ne sont pas encore prêts à payer une prime pour la planète. Cela limite les Electric Charge, Road Sign, Sign, Hybrid, Automobileventes des voitures électriques qui ont selon moi un grand potentiel urbain et périurbain. Et je crois encore davantage au potentiel des véhicules hybrides, notamment en roulant hors des villes.

La grande difficulté pour les constructeurs à l’heure actuelle, c’est d’organiser cette transition énergétique. Premièrement, en termes d’image publique, si un constructeur n’est pas présent dans le marché de la voiture électrique ou hybride, c’est mal vu. Mais si les gouvernements diminuent les incitatifs à l’achat, il ne va plus se vendre autant de voitures vertes. C’est une situation complexe à gérer, très complexe du point de vue industriel, pour un marché qui est toujours en voie de développement.

François : La Chine est en voie de devenir un joueur très important dans le domaine à l’échelle mondiale. Vos impressions à ce sujet?

Alain Batty : On ne voit pas encore trop de voitures chinoises en Europe et en Amérique du Nord, car la demande du marché domestique occupe les constructeurs chinois pour l’instant. SAIC MOTOREt la taille de ce marché, le plus important sur la planète, leur permet d’atteindre de ce fait une taille critique pour concurrencer les grands du secteur. Pour l’instant, ce n’est pas une menace pour les constructeurs établis. Mais le marché de l’automobile n’est pas en forte croissance à l’heure actuelle. Donc, à chaque fois qu’on ajoute aux joueurs déjà présents un constructeur de plus, ce sont des ventes en moins pour chacun d’eux. On n’a pas fini de voir l’expansion de la voiture chinoise!

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