La chouette qui veut se faire aussi grosse que le coq

Les Québécoises et les Québécois sont bien familiers avec l’enseigne Couche-Tard, dont les commerces de proximité (appelés dépanneurs ici) tapissent le paysage de la Belle Province par centaines. On apprenait hier que l’entreprise, basée à Laval, en banlieue de Montréal, tendait la main aux actionnaires du géant français Carrefour, en vue d’une alliance dont les paramètres demeurent à définir.

Si nos lecteurs européens et africains connaissent assurément Carrefour, ils sont sans doute bien peu à savoir ce qu’est Couche-Tard, à moins d’avoir passé quelque temps au Québec. Canada's Richest People: Alain BouchardL’entreprise, créée en 1980 par Alain Bouchard, a rapidement crû par acquisitions au fil de ses quatre décennies d’existence, d’abord au Québec, puis dans le reste du Canada, en Amérique du Nord et aujourd’hui partout sur le globe[1]. Couche-Tard exploite aujourd’hui près de 14 500 dépanneurs sous sa propre bannière, mais également sous les bannières Circle K (acquise en 2003) et Ingo. Avec des revenus annuels de plus de 54 milliards USD et une capitalisation boursière évaluée à plus de 47 milliards USD, Couche-Tard est sans conteste un joueur d’envergure dans le domaine d’affaires mondial des commerces de proximité.

Le début des fréquentations

Dans un communiqué plutôt évasif diffusé hier, Couche-Tard annonçait « [qu’elle] confirme avoir récemment soumis à Carrefour SA une lettre d’intention non engageante en vue d’un rapprochement amical sur la base d’un prix de 20 euros par action Carrefour[2]. Les termes de la transaction sont toujours en cours de discussions et demeurent soumis à une vérification diligente […] ». Couche-Tard ajoute « [qu’] il n’y a aucune certitude à ce stade que ces discussions déboucheront sur un accord ou une opération. » Si cette approche amicale venait à se concrétiser, Couche-Tard débourserait ainsi plus de 25 milliards CAD, soit environ 16 milliards d’euros, pour mettre la main sur Carrefour. Tels sont les faits…

En signalant leur intérêt mutuel à mieux se connaître et à mieux s’apprécier, les dirigeants de Couche-Tard et de Carrefour avancent avec prudence dans ce qui pourrait s’avérer l’une des très grosses transactions de la nouvelle année. Mais quel est l’intérêt de s’allier pour les deux protagonistes? Dans son article[3] publié dans le quotidien montréalais La Presse, Corentin Dautreppe avance certaines hypothèses.

  • Les synergies. En mettant en commun une partie de leurs ressources et de leurs compétences, Couche-Tard et Carrefour seront-ils en mesure de faire 1+1=3? On voit mal comment cela pourrait être le cas. Le mastodonte français, avec ses quelque 12 000 Our Brands | Couche-Tardmagasins répartis dans 30 pays, œuvre dans la grande distribution alimentaire, tandis que Couche-Tard réalise un peu plus de 70 % de ses revenus annuels avec la seule vente de carburant. A priori, donc, pas de risque de cannibalisation entre les deux entités. Toutefois, il n’y a pas d’économies d’échelle ou de regroupements opérationnels en vue;
  • La concurrence. À l’heure de l’explosion du commerce électronique, accélérée notamment par le Grand Confinement, les investissements massifs en logistique et en technologie n’ont jamais été aussi importants pour bon nombre d’entreprises, dont celles évoluant, entre autres, dans le commerce de détail et l’alimentation. L’alliance Carrefour Italy next in line for restructuring | RetailDetailentrevue entre les deux joueurs pourrait permettre de tels investissements et de suivre le rythme effréné des meneurs que sont Amazon et Walmart;
  • La situation de Carrefour. Sans être en difficultés prononcées, le groupe français ne connaît pas ses meilleures années, les revenus annuels de l’entreprise ayant chuté sous la barre des 75 milliards EUR depuis les deux derniers exercices financiers annuels. On peut miser sur le fait que les choses ne s’arrangeront pas de sitôt pour 2020 et la présente année. Par ailleurs, la valeur de l’action de Carrefour n’a fait que péricliter depuis son introduction en bourse (90 EUR) en janvier 2000. L’action de Carrefour a clôturé la journée d’hier à 17,54 EUR. D’un strict point de vue financier et boursier, l’action de Carrefour est une aubaine, un fait qu’ont assurément noté les dirigeants de Couche-Tard…

Il est bien entendu beaucoup trop tôt pour statuer sur le succès ou l’échec d’une telle alliance. Beaucoup d’obstacles se dressent sur la route des deux protagonistes avant leur union officielle, l’État français n’étant pas le moindre. Matignon laissera-t-il le fleuron de l’entrepreneuriat français qu’est Carrefour passer aux mains d’intérêts étrangers? Rien n’est moins sûr… Par ailleurs, bon nombre d’analystes estiment que cette acquisition potentielle constitue probablement une bouchée beaucoup trop grosse pour Couche-Tard. En ces temps de grande incertitude, bien malin celui qui saura prédire l’avenir de ces fiançailles franco-québécoises!

 

 

 

 

[1] Voir l’historique de l’entreprise, sur le site Internet de Couche-Tard.

[2] Hier, le 13 janvier, l’action de Carrefour a clôturé la journée à 17,54 EUR.

[3] Corentin Dautreppe, « La logique d’un possible rapprochement ». La Presse, 13 janvier 2021.

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