Une Red Bull à moteur… Red Bull!

Laissées en plan par le manufacturier et motoriste Honda pour le championnat 2022 de Formule 1, l’écurie autrichienne Red Bull Racing et sa petite sœur italienne, la Scuderia AlphaTauri, ont peut-être trouvé une solution à leur futur problème de propulsion…

Nous l’avions annoncé dans notre article « Pourquoi Honda quitte-t-elle la F1? » publié en janvier dernier : Honda laisse tomber ses activités en F1 pour se recentrer sur la délicate transition vers l’électrification de ses véhicules, une volonté bien sentie qui lui coûtera toutefois bien des milliards de dollars au cours des années à venir.

Néanmoins, pour les deux écuries de F1 concernées, le départ de Honda des paddocks a d’importantes conséquences : Red Bull Racing et Alpha Tauri devront trouver un moteur si les quatre bolides veulent avoir une place sur la grille de départ du premier Grand Prix de la saison 2022. Mais voilà qu’on apprenait, il y a quelques jours, que ces deux écuries allaient elles-mêmes concevoir et employer un moteur de F1. C’est une décision d’importance, dans la mesure où cette activité de conception et de production d’un tel groupe-moteur (1,6 litre, technologie hybride, récupération d’énergie) est estimée à environ 1,5 milliard USD. C’est un pensez-y-bien!

Faire ou faire faire?

Michael Porter, l’un des maîtres à penser de la stratégie d’entreprise, a théoriquement schématisé les activités d’une organisation dans le modèle de la chaîne de valeur, défini par Gerry Johnson et ses complices comme la représentation « [d]es différentes étapes permettant à une organisation d’obtenir une offre valorisée par [l]es clients. »[1] À l’égard des différentes Power Niche Marketing: Moving On To Michael Porter | Above the Lawactivités qui mènent à l’élaboration de leur produit ou de leur service, les entreprises et les organisations sont donc constamment placées devant un dilemme cornélien : réaliser ces activités (ou l’une d’entre elles) par soi-même ou charger une autre entité de le faire à sa place. En somme, toute organisation devrait s’interroger à savoir si ces mêmes activités doivent être externalisées ou, au contraire, si on doit rapatrier celles-ci (si c’était le cas) afin de les réaliser à l’interne. Par exemple, l’activité de production de la paie des employés, généralement du ressort du service des ressources humaines, doit-elle être conservée à l’interne? Au contraire, ne devrait-elle pas être sous-traitée à un prestataire externe possédant une plus grande expertise en la matière, et qui pourrait rendre le même service à moindre coût? Voilà le type de questionnements que devrait susciter l’examen de la chaîne de valeur de toute entreprise ou de toute organisation.

Red Bull Powertrains : c’est parti!

Back To The Red Bull Racing FactoryDans le cas de Red Bull Racing et d’Alpha Tauri, ces deux écuries, qui avaient notamment externalisé la production du groupe-moteur à Honda depuis quelques années, ont donc décidé, à l’inverse, d’internaliser cette même activité à partir de l’an prochain. Mais la véritable question demeure : pourquoi? Quelques réponses nous sont apportées par Lawrence Barretto, dans son analyse[2] publiée sur le site Internet de la F1.

  • Le choix. Les alternatives ne sont pas nombreuses en F1, au chapitre de la propulsion. Certes, Red Bull a déjà travaillé avec Renault pour la motorisation de ses monoplaces entre 2007 et 2015, mais la collaboration entre les deux entités a plutôt tourné au vinaigre. Bref, oublions l’option française. Ne restent plus que les moteurs fabriqués par les écuries Ferrari et Mercedes, deux concurrents directs de Red Bull au championnat de F1. Oublions ça également…
  • La maturité. Entrée en F1 en 2005, Red Bull estime, après avoir pris part à plus de 300 Grands Prix depuis, avoir aujourd’hui tout en main afin de relever l’immense défi que Christian Horner OBEconstitue la création d’un tel groupe-moteur. Comme l’expliquait Christian Horner, le directeur de l’écurie : « Red Bull prend le contrôle de son avenir et de son destin par cette décision à l’égard du groupe motopropulseur et par la création de Red Bull Powertrains [la division de l’écurie qui construira les moteurs]. » Ce faisant, plus question d’être à la merci d’un motoriste : Red Bull acquiert sa pleine autonomie, ou presque, sur l’ensemble des composantes majeures de son bolide;
  • Le potentiel commercial. Un tel investissement doit bien sûr rapporter éventuellement. Le groupe-propulseur préparé pour les voitures Red Bull et Alpha Tauri séduira peut-être à terme d’autres écuries de F1, générant ainsi d’intéressant revenus pour Red Bull Powertrains. Les savoirs et les compétences développées à l’interne pourront aussi potentiellement s’appliquer à la production de moteurs pour les séries inférieures comme la F2 ou la F3, ouvrant ainsi d’autres avenues commerciales intéressantes.

Je l’ai toujours dit dans les cours de stratégie que je donne à HEC Montréal : la stratégie est d’abord une affaire de choix à faire et de décisions à prendre. En prenant cet énorme risque financier que constitue l’internalisation de la motorisation de ses bolides, Red Bull démontre une fois de plus que le risque est une composante incontournable de sa marque!

 

 

 

 

[1] Johnson, G., Whittington, R., Scholes, K., Angwin, D., Regnér, P., & Fréry, F. (2014). Stratégique, 11e édition. Paris: Pearson France, p. 125

[2] Lawrence Barretto, « ANALYSIS: Why Red Bull have decided to go all-in with bold new engine strategy ». F1, 15 février 2021.

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